dimanche 30 décembre 2012

LA RELIGION : CRÉATION DIVINE OU CRÉATION HUMAINE ?

" La religion est née le jour où le premier hypocrite a rencontré le premier imbécile "

Voltaire.


Dieu a créé l'homme.
Et ensuite, pour le remercier, l'homme a créé Dieu.
Philippe Geluck

Les dieux ont été créés par l’homme pour « expliquer » les mystères de la vie, de la nature …. des sciences naturelles, dirions-nous aujourd’hui. L’homme primitif face aux cataclysmes climatiques, aux tempêtes, aux orages, à la foudre, aux éruptions volcaniques ; et devant les « déchaînements » de la nature, a du être effrayé mais il a cherché à comprendre. 
Chamanes et druides … inventeront des mythes pour « expliquer » la nature, ses cycles, la vie, la mort, en attribuant des pouvoirs à des forces occultes qu’ils personnifieront sous formes de divinités.

A l’origine les dieux étaient des déesses car les femmes constituaient un véritable mystère pour les hommes par leurs menstrues, leurs grossesses, les accouchements… et la vie qu’elles donnaient.
Les hommes leur attribuaient beaucoup de pouvoir et attendaient d’elles des explications à leurs questionnements… d’où le développement de la sorcellerie et des sorcières, l’autre pendant des déesses, créatrices de toutes choses. Et des mythes vont rejoindre d’autres mythes se nourrissant souvent les uns des autres …

Les déesses ont ainsi acquis beaucoup de richesses et surtout beaucoup de pouvoir sur les hommes.

L’homme pas bête, s’improvisera lui aussi dieu pour reprendre ce pouvoir aux femmes.
Et petit à petit les déesses seront remplacées par des dieux mâles.
Ainsi, malin, l’homme a compris le pouvoir qu’il pouvait tirer de la religion pour asservir et dominer ses semblables en se proclamant dieu ou du moins détenteur de pouvoirs divins.
Les chefs et les rois ayant compris le pouvoir de la religion, beaucoup se la sont appropriés, cumulant ainsi les deux pouvoirs : le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, pour une meilleure domination des hommes.
Et que mieux pour un chef ou un roi, que de s’abriter derrière le sacré de la religion, pour demeurer intouchable, toujours au dessus des lois, et de prétendre détenir un droit divin ou que soi même est d’essence divine !

Les pharaons vont organiser ce système à la perfection !
La mythologie égyptienne reprenant les anciens mythes, va broder dessus et les enrichir par d’autres mythes, en multipliant les divinités. Chaque divinité ayant ses temples et ses prêtres, les dieux finiront par se faire de la « concurrence » auprès des hommes, et ceux qui auront plus de succès auprès d’eux, rapporteront gloire et richesse (par les offrandes, les donations…) à leurs prêtres ! Ceux-ci devenaient riches et leur pouvoir grandissait au risque de faire de l’ombre à celui des pharaons.

Cela va donner une idée à un pharaon qui veut accaparer tous les pouvoirs et toutes les richesses pour lui seul. En décrétant le monothéisme et en se proclamant lui même ce dieu unique, Akhenaton ouvre la voie au monothéisme…
Quand on apprend qu’Akhenaton n’est autre qu’Abraham (Abraham) … on comprend mieux la suite !

La religion d’Abraham va donner naissance au Judaïsme, puis au Christianisme et enfin à l'Islam ...
Ces trois religions monothéistes ont des mythes fondateurs communs, repris aux religions d’avant; c'est à dire de l’ère polythéiste : le déluge, Noé ...

Si le rôle des religions à l’origine tenait lieu de « sciences naturelles », très vite avec l’organisation de l’homme en groupe, puis en société, il deviendra « juridico-judiciaire » : les premières lois étaient les lois du talion apparues en Mésopotamie, plus connues par l’une d’elles : « Œil pour œil, dent pour dent ».

Et très vite, de « judiciaire », le rôle de la religion va devenir « morale » en instaurant dans les sociétés primitives de nouvelles règles, dont la Morale, qui sera le nouveau fond de commerce des prêtres.

Avec le monothéisme, la morale va faire un grand pas en avant : en régulant les mariages par exemple. Un homme ne pourra plus épouser sa sœur, ni sa sœur de lait, ni sa fille, ni sa belle sœur, ni sa belle mère…
Et depuis, le monothéisme n'a cessé de broder sur le thème de la morale … 
Si ces religions ont joué un rôle « social » important dans l’organisation de la société et ont permis à l’homme de s’humaniser et de progresser, très vite elles vont devenir un frein à son progrès, voir un instrument « politique » pour le dominer !
Et la suite on la connaît !
Si à l'origine la « morale » servait à réguler la vie en société ; depuis, certains en feront un fond de commerce pour y inclure tout et son contraire… toujours dans un but de domination de l’homme par l’homme.
Ainsi pour les religions monothéistes, par essence patriarcales et phallocratiques, la femme sera marginalisée, voir diabolisée ; puisqu’elle est à l’origine du premier péché d’Adam et de son exclusion du paradis … mythe fondateur du judaïsme et du christianisme !
Et que fut ce fameux péché originel ? Adam a croqué dans la pomme du savoir ! 
Perdant ainsi son innocence (ou plutôt son ignorance), il n’était plus digne de demeurer au paradis !
Mais dieu le miséricordieux, lui donnera une seconde chance : sur terre, il doit souffrir pour mériter à nouveau le paradis ; avec une mise en garde cependant, que reprendront les trois religions abrahamiques : se méfier de la femme, son pire ennemie !

Donc le monothéisme abhorre le savoir et la femme … et certains extrémistes cultiveront même l’obscurantisme chez leur frères pour mieux les dominer sur terre … en attendant que dieu juge de leur sort pour savoir s’ils réintègrent le paradis ou s’ils finiront en enfer !

Dans le WAHHABISME, l’obédience la plus extrémiste mais aussi la plus obscurantiste, la femme est la personnification du diable, dont il faut se méfier ! Pour l’empêcher de nuire à la société, le wahhabisme multiplie pour elle les interdits sous forme de "haram"… allant jusqu’à la soustraire au regard des hommes… l’enterrant vivante dans son linceul noir, appelé burqa !

Triste destin pour les femmes : de déesses, les voilà dans le rôle du diable, dépossédées de tout pouvoir !

Si les mythes, les légendes puis les religions ont joué leur rôle pour combler les vides et répondre aux questions qui tourmentent l’homme pour lui permettre de progresser … peut être viendra le temps où l’homme ayant acquis suffisamment de savoir finira par s’émanciper des religions et de ses serviteurs (prêtes et imams), tout en gardant une foi en un créateur et assurer, ainsi, sa destinée en organisant son vivre ensemble par des lois qu’il se donnera tenant compte des réalités des choses et non plus des supposées "explications" qui ne "tiennent" plus avec les découvertes scientifiques qu’il ne cesse de faire !

Rachid Barnat

PS :
Nietzsche dans son livre « Ainsi parlait Zarathoustra », développait l’idée de la mort de dieu, afin que l’homme s’émancipe de lui pour s’assumer et devenir responsable ! 
Plus de 20 siècles après, l’homme franchira-t-il le pas pour se prendre en main ?
Rien n’est moins sûr ! Quand on voit des créationnistes, refuser les lois darwiniennes et les sciences expérimentales… pour s’en tenir à la « vérité biblique » que le monde fut crée en 7 jour et que les créations le furent dans l’ordre de ce que disent les textes « sacrés » … pour nier que l’homme puisse descendre du singe puisqu’il est à l’image de dieu !
Ce que tentent de faire les salafistes de leur coté, en faisant une lecture littéraliste du coran pour nier toutes les découvertes scientifiques qui expliqueraient le monde autrement que ne le décrit le texte « sacré » !

En dehors de ce progrès, il restera toujours le grand risque, trop clair aujourd’hui, que les hommes se laissent berner et utiliser par les religieux qui ne sont souvent que des démagogues hypocrites, qui refusent aux hommes la liberté de penser pour mieux les endoctriner et les dominer !

Les libres penseurs ont souvent fini au bucher ! Copernic pour en réchapper, a du abjurer sa « découverte », que la terre tourne autour du soleil … mais qui continuera à affirmer devant ses persécuteurs que sont les hommes d’église : « Pourtant elle tourne autour du soleil » !!


NB : Pour plus d’info, lire « Histoire des religions » de Frédéric Lenoir, où il analyse à la manière d’un archéologue, toutes les strates de croyances, de mythes et de religions depuis la nuit des temps ! 

Lire aussi :
- Le monde du 22 mars 2013-03-23
Figures libres par Roger-Pol Droit
« Pas d’humain sans dieu, est-ce bien sûr ? »
- Le propre de l’homme.
Sur une légitimité menacée,
De Rémi Braque,
Photo
« Bibliothèque des savoirs »

Un autre dessin :
Un dessin qui résume bien le mythe fondateur du judaïsme et du christianisme : le péché originel ! 
Adam ayant croqué dans la pomme du savoir ... et ayant perdu son "innocence", Dieu pour le punir, le chassera du paradis. 
Mais Dieu étant miséricordieux, dans sa clémence, donnera une seconde chance à Adam : souffrir sur terre pour mériter le paradis !
La responsable de cette "catastrophe" étant Ève, Dieu le mettra en garde contre les femmes qui seront son "diable tentateur" !

Ce que Mohamed Abdelwahhab a bien "compris" et intégré à sa doctrine wahhabite : la source du mal, sont les femmes ! D'où tous les interdits qu'il fait aux femmes sous forme de "haram", c'est à dire interdit sacralisé puisque "cautionné" par Allah ... selon les déductions aux quelles parviennent les imams de cette obédience obscurantistes et littéralistes !


samedi 29 décembre 2012

ET MAINTENANT ?

Article publié dans : Kapitalis
et Saudiwave

Après les derniers évènements de Jerba du 22/12/12, après l’action des Ligues dites de "Protection de la Révolution" qui ont perturbé les meetings de nombreux partis politiques de l’opposition, et après avoir empêché celui de « Nida Tounes » d’avoir lieu, que doit-on faire ?
Protester sur Facebook ? Manifester une énième fois ? Et croit-on vraiment que dans ce cas cela sera suffisant ?

Il faut d’abord se poser la question : « Est-ce si grave ? » !

C’est extrêmement grave car cela n’est pas la première fois que ces milices portent atteinte à la liberté d’expression et à la liberté politique.  
Il faut tout de même ne pas oublier qu’elles sont à l’origine de la mort d’un homme lorsqu’elle se sont également opposées à une manifestation organisée par Nida Tounes, et qu’elles n’ont pas hésité à aller attaquer l'UGTT chez elle.
Il s’agit de toute évidence, de milices fascistes qui, même si elles ont été reconnues par le pouvoir, n’ont aucune place dans une démocratie.

Or Ghannouchi ne cache plus sa volonté d’éliminer physiquement ceux de ses opposants qui pourraient lui faire de l’ombre ! Les évènements de Jerba n’avaient pour but que d'assassiner Béji Caid Essebsi le mieux placer pour l’évincer !
Qu’elle est la légitimité de ces groupes violents pour défendre la Révolution ? Qui les mandate ?
De qui prétendent-ils unilatéralement tenir leurs pouvoirs ?
Poser ces questions, c’est mettre en évidence leur illégitimité manifeste.

Or, et c’est là le point le plus grave, le pouvoir en place les accepte. 
Il y a parmi les dirigeants de ces milices fascistes non seulement des nahdhaouis mais aussi des membres du CPR. Ce parti et Moncef Marzouki devraient nous expliquer comment, eux, qui se prétendent défenseur de la démocratie et des droits de l’homme, peuvent-ils accepter ce genre de milice.

Par conséquent pour tous les démocrates, pour tous ceux qui sont soucieux de liberté et de légalité, il n’y a plus aucun doute : l’existence de ces milices est une menace certaine et particulièrement grave contre la démocratie.
Tous les régimes fascistes ont eu de telles milices et on sait ce que cela a donné dans l’histoire : la dictature.
Les organisations non gouvernementales de défense de la démocratie et des libertés ne s’y sont pas trompées et clairement ont condamné ces milices.

La gravité de la situation est donc certaine.

Maintenant que faut-il faire ? Les condamnations, même fortes sur les réseaux sociaux et dans la presse, ne suffiront pas. Hélas, les manifestations de la société civile seront insuffisantes, elles aussi.
Elles doivent avoir lieu, mais cela ne fera pas céder ce pouvoir qui veut instaurer une dictature et ne s'en cache plus.

L’UGTT qui avait l’occasion et les moyens d’exiger la dissolution de ces milices, s’est, pardonnez-moi, couchée devant le pouvoir et l’on cherche encore ce qu’elle aurait obtenu !

Alors il ne reste plus que l’opposition républicaine qui peut encore quelque chose avant qu’il ne soit trop tard. Cette opposition doit s’unir sur l’essentiel, c'est-à-dire le refus de comportements fascisants et adresser au pouvoir un ultimatum clair.

Si dans les quinze jours qui suivent cet ultimatum le pouvoir n’a pas dissous les milices, s’il n’a pas révoqué les ministres de l’Intérieur et de la Justice (c’est vraiment le moins qui puisse être exigé), tous les membres de l’opposition doivent quitter en masse le jour dit, les instances du pouvoir; et notamment l’Assemblée Constituante, en laissant le pouvoir en place …  mais seul et complètement délégitimé.
M. Béji Caïd Essebsi dans son entretien au journal Le Maghreb, vient de dire clairement et fermement que désormais il considère qu’Ennahdha n’a plus de légitimité et que tout dialogue avec ce parti était vain. Il a parfaitement raison.
Un parti qui utilise les méthodes d’Ennahdha avec, notamment, ses milices, n’a plus de légitimité politique.
Enfin quelqu’un de l’opposition ose dire stop à la mascarade « de démocratie » que nous jouent Ghannouchi et ses hommes depuis leur prise du pouvoir !

L’opposition saura-t-elle se réunir et obtenir de tous ses membres une telle décision qui exige, des sacrifices … somme toute pécuniaires ! Quitter les instances du pouvoir si son ultimatum n’est pas suivi d’effet. C’est pourtant la seule façon de sauver le pays.

L’autre solution sera le recours à la force ou, si rien n’est fait, de persister dans une situation larvée très préjudiciable sur tous les plans (économiques et sociaux) au pays.

Rachid Barnat

Nessma TV (2/01/2013) : Bilan de un an de gouvernement Ghannouchi.

mardi 25 décembre 2012

DE QUOI SERA FAIT DEMAIN ?

Article paru dans : Kapitalis

Opposition : soyez réalistes, mais visez loin !

On vient d'assister à une tentative de remaniement ministériel qui est vraiment le degré zéro de la politique.
En dehors d'un remaniement purement technique, un remaniement devrait être l’occasion de prendre un nouveau cap et de montrer une nouvelle ambition de réaliser les objectifs de la révolution ; ce qui pourrait rendre leur confiance aux tunisiens au pouvoir en place. Ici rien de tel.
Ce remaniement a, en réalité, deux raisons essentielles :
- donner l'impression du mouvement quand rien ne bouge, autrement dit changer pour ne rien changer ; et
- satisfaire quelques appétits en favorisant tel ou tel, tout en gardant l’hégémonie des islamistes sur le pouvoir puisqu’ils conservent les postes régaliens qui posent problème à l’ensemble des tunisiens par un comportement partisan systématique de la part des ministres qui les occupent ; qui ne discernent toujours pas l’intérêt général de celui de leur parti Ennahdha que le CPR et Etakatol suivent. Les deux partis accessoires de la troïka, ont-ils d’autres choix ?

Le gouvernement en place vient, par ailleurs, de donner sa feuille de route et si ce pouvoir n'avait pas en plus l'idée, évidemment non proclamée, de changer de modèle de société, on pourrait applaudir des deux mains cette liste d'objectifs mais qui n'est, en fait, qu'une série de vœux.

On peut, sans être excessivement pessimiste, se demander de quelle manière ce pouvoir peut aller vers ces objectifs, lui qui en plus d'un an, n'a strictement rien fait dans ce sens.

Avec ce genre de politique, la Tunisie n'ira évidement pas bien loin et l'opposition aurait intérêt à en tirer des leçons pour l'avenir. Il lui faudra prendre de la hauteur.
Les Tunisiens qui aspirent à la démocratie en ont assez des politiques politiciennes sans vision et sans ambition. Ils sont capables de comprendre et d’adhérer à un programme ambitieux, difficile mais dont ils sauraient la sincérité. Depuis le 14 janvier 2011, les tunisiens ont montré leur intérêt pour la politique et démontré une assez grande maturité : ils refusent désormais le tutorat de ceux qui voudraient encore les traiter comme d’eternels mineurs car ils sont capables de discerner les promesses populistes et mensongères !
Une période électorale va venir. Il faut mettre en garde l’opposition contre les promesses fallacieuses. Ennahdha avait fait des promesses inconsidérées pour tromper les électeurs et l’on voit bien que cela lui revient comme un boomerang. Les réactions violentes à Sidi Bouzid pour l’anniversaire de la révolution ne sont-elles pas le signe de cette désillusion ? 
Et ce ne sont pas les « bonbons » jetés à M. Marzouki à Tozeur, qui changeront quelque chose !

Voici les conditions qui doivent être mises en œuvre par l’opposition si elle veut non seulement remporter les élections, ce qui est un préalable nécessaire ; mais aussi, et surtout, faire progresser le pays, le faire poursuivre sa marche vers la modernité et assurer le plus de justice sociale possible :

L’opposition a un premier devoir, impératif, nécessaire: c’est celui de s’unir !
Devant le danger du fascisme islamiste dont les tunisiens ont eu suffisamment de preuves à travers les « événements » de La Marsa, de Siliana, contre l’UGTT, de Sidi Bou Zid, de Tataouine, de Jerba … avec des appels au meurtre … et un assassinat politique …
L’expérience a montré que la multiplication des petits partis, des petits egos, conduit mécaniquement à la victoire des islamistes.
Or faut-il rappeler que par le passé, bon nombre des partis de l’opposition, pour certains idéologiquement opposés, ont pactisé pour mieux résister au tyran d’alors : ZABA !
Qu’est-ce qui les empêcherait de refaire la même chose pour faire barrage à celui qu’ils avaient soutenu par le passé et qui s’avère un dictateur en herbe !
Pourquoi ne pas s’unir dans un Front Républicain Unique ! Ce que tous les progressistes peuvent comprendre aisément d’autant que l’islamisme représente un danger pour tous. La Tunisie et les tunisiens ne méritent pas d’être abandonnés à nouveau à une dictature, pire que les précédentes, car elle sera théocratique … et Ghannouchi ne s’en cache plus !

En second lieu, il est clair que l’opposition ne devra pas faire, comme les islamistes, des promesses intenables et qui ne pourront que susciter le rejet et la déception.
Il lui faudra tenir un discours de vérité et dire que la situation économique et sociale est grave et qu’elle a été encore aggravée par le pouvoir actuellement en place. Si des solutions existent, elles ne sont pas, de toute évidence, à effet immédiat.
Ce qu’il faut impérativement, c’est  donner au pays un socle sur lequel bâtir.

Quelles sont ces solutions ?
Pour qu’un pays aille bien, il lui faut une économie prospère. Dire cela est une évidence et c’est enfoncer des portes ouvertes. Ce qui est moins évident, c’est de préciser les conditions d’une économie prospère.
- La première des conditions d’une économie prospère qui permette d’attirer les investisseurs est que le pays ait des institutions stables.
On a bien vu que l’instabilité actuelle a entraîné la régression économique.
Des études ont montré que la liberté et la démocratie favorisaient le développement économique.
- Si cette condition est remplie, il faut ensuite que le nouveau pouvoir assure la sécurité des biens et des personnes et sanctionne fermement toutes les atteintes à la loi. Aucun investisseur sérieux n’engagera ses capitaux dans un pays où règne une insécurité permanente. Il y faudra donc de la fermeté.

Des institutions stables et une politique de sécurité ne suffiront cependant pas. Il faut aller plus loin.
Le nouveau pouvoir devrait articuler sa politique sur trois axes essentiels :
- Il faut d’abord qu’il redonne à l’éducation la priorité que lui avait donnée le Président Bourguiba.
Sur ce terrain, on a assisté depuis une quinzaine d’années à une régression de l’enseignement public qui a vu se développer l’enseignement privé et même, hélas, la nécessité pour les élèves de se payer des cours particuliers ; condition devenue souvent nécessaire pour réussir.
Cette situation a crée de toute évidence une formation à deux vitesses et a pénalisé les gens modestes tout en n’assurant qu’à peine une formation de qualité pour les autres. Il y a là un chantier absolument prioritaire tant le développement est lié à la formation. Il faudra pour cela, que le budget de l’État prévoit un effort important et durable.
- Il faut aussi engager une lutte drastique contre la corruption qui mine le pays depuis trop longtemps. Or la corruption est également un frein sérieux au développement et aux investissements.
Si l’éducation a été la marque du Président Bourguiba et s’il faut aller dans le même sens, la lutte contre la corruption peut être et doit être le challenge du prochain pouvoir.
Lutter contre la corruption, les passe-droits, les arrangements … c’est en réalité installer un état de droit ! Et un état de droit est une des conditions première du développement car il assure ce dont les investisseurs sont demandeurs : la sécurité juridique et redonne la confiance aux tunisiens dans leur justice.
Le gouvernement de Ghannouchi a cumulé les échecs dont celui de la Justice qui choque et heurte les tunisiens, quand la justice transitionnelle se transforme en justice pour règlement de compte et de vengeance ! Faut-il rappeler le cas de Sami Fehri dont la détention abusive scandalise les tunisiens et leur rappelle des pratiques qu’ils croyaient révolues depuis qu’ils ont dégagé ZABA !! Et bien d’autres cas d’injustices révélant la volonté de Ghannouchi de maintenir une justice aux ordres !
- Enfin, le dernier axe de la nouvelle étape et de la nouvelle politique, sera d’assurer d’avantage de justice sociale entre les tunisiens et entre les régions. On a bien vu que la révolution a fait apparaître deux Tunisies, l’une de la côte plus riche et plus instruite et l’autre des régions intérieures laissées trop longtemps à l’abandon. C’est un défi difficile mais essentiel.

Aucune réussite ne viendra si ces trois projets ne sont pas menés avec diligence, volonté réelle, sérieux et persévérance.

Voilà la plateforme que des partis d’opposition pourraient adopter et sur laquelle tous devraient se reconnaître sans aucunement renoncer à leurs valeurs. Alors il est clair qu’il faudra être honnête avec les tunisiens qui sont capables d’entendre que tout cela est un chantier qui prendra du temps. Cela n’empêchera pas, entre temps, de faire tout de suite un effort de justice sociale.
Si le pouvoir s’engage sur ces bases, si les tunisiens sont assez sages pour comprendre l’effort nécessaire et les sacrifices immédiats, alors les investisseurs reviendront et l’économie redémarrera.

Rachid Barnat


dimanche 23 décembre 2012

La défaite de la raison



Le wahhabisme qui se présente comme salafisme n’est pas une invention nouvelle, propre aux Temps Modernes auxquels appartient le XVIIIe siècle, où a vécu Ibn ‘Abd al-Wahhâb, le docteur à l’origine d’une lecture archi réductrice de la Tradition qui enchaîne l’islam aux ténèbres. Il faut remonter plus haut en amont pour repérer le moment où les germes du mal ont été semés. En cette remontée, nous croisons l’instant où le naql, la soumission à la Tradition, a triomphé du ‘aql, de la raison. A partir de ce triomphe, le mimétisme s’est généralisé au détriment du discernement. Là se situe la victoire de l’islam du hadîth sur l’islam du Coran pour paraphraser le titre du livre écrit par George Tarabîshî (Min islâm al-qur’ân ilâ islâm al-hadîth, Dâr as-Sâqî, Londres-Beyrouth, 2010).

Ce livre est le cinquième volet d’un polyptique où l’auteur essaie de déconstruire le concept de raison arabe, tel qu’il a été approché par Muhammad ‘Âbid al-Jâbri. Ce dernier estime que ce sont la mystique et la pensée gnostique, toutes deux d’origine étrangère, qui ont étouffé la raison dans l’espace de la langue arabe à l’horizon de la croyance islamique. En fait, les raisons de la défaite de la raison sont internes à la culture islamique. Et George Tarabîshî repère cette défaite avec la victoire des maîtres du hadîth et l’instauration de ce qu’il appelle l’idéologie du hadîth (hazîmat al-‘aql ma’â intiçâr al-idîyûlûjiâ al-hadîthiyya).

Ce n’est pas le premier penseur qui attribue la clôture de l’édifice islamique à l’universalisation de la référence au hadîth, lequel dépouille la puissance coranique de l’acte interprétatif qui aurait donné à l’islam une dynamique qui l’aurait aidé à s’adapter à l’évolution historique et des mœurs. Ce potentiel aurait apporté au sujet islamique la possibilité d’accéder, par le Coran, au primat de l’éthique qui aurait relégué en seconde zone la portée juridique et politique du texte. Cette même intuition a conduit le penseur et historien Mohammed Talbi à se considérer musulman au seul fondement de la source scripturaire coranique. Pareil constat a aussi amené Gamal al-Banna, qui, se démarquant de son grand frère Hassan al-Banna, fondateur des Frères Musulmans, se défie du hadîth, en conteste l’historicité, n’y perçoit qu’un usage idéologique réducteur ayant figé la raison et renforcé le conservatisme au sein des sociétés.

C’est d’ailleurs par la médiation du hadîth que la philosophie comme la théologie spéculative (‘ilm al-Kalâm) ont été pourchassées. La première conduirait à l’athéisme (ilhâd) et la seconde aboutirait à l’hérésie (zandaqa). Tarabishi rappelle une fetwa fameuse émise par un des ahl al-hadîth, un des maîtres de la Tradition, Ibn Sâlih (mort en 642 de l’hégire) qui interdit au philosophe droit de cité : « La philosophie est le faîte du mensonge et de la dissolution, c’est la matière de la perplexité et de l’erreur, elle suscite la dissension et l’hérésie, et celui qui philosophe ne discerne plus les bienfaits de la sharî’a… Quant à la logique (al-mantiq), elle est la porte d’entrée de la philosophie, et la porte qui conduit au mal est elle-même un mal ; se consacrer à son enseignement ou à son acquisition n’est pas autorisé par le Législateur (ash-Shâri’), ni par qui que soit des Compagnons (aç-çahâba), ni par ceux qui les ont suivis (at-Tâbi’în), ni par les imâms scrupuleux, ni encore par les pieux ancêtres (as-Salaf aç-çâlihîn)… Il est du devoir du prince d’épargner les musulmans du mal répandu par ces méchants, il doit les exclure des écoles, les bannir ; il doit aussi châtier quiconque pratique leur art et présenter à celui en qui apparaissent les croyances des philosophes le choix entre le tranchant de l’épée ou le retour à l’islam ; pour qu’à jamais leur feu s’éteigne et leurs traces  s’effacent. »

Cette idéologie fondée sur le hadîth est aussi à l’origine de la fin de la diversité qui a caractérisé l’islam en ses premiers siècles grouillant de passionnantes controverses et d’une culture qui met en tension l’identité et la différence, qui encourage le désaccord et l’instruit. Et cette diversité est coranique. C’est le seul écrit, parmi les religions du livre, qui reconnaît une part de vérité à d’autres croyances, à partir de quoi il est possible de penser une théologie des religions, capable de proposer une stratégie de l’altérité, qui propose un protocole d’accueil pour l’étranger, sans escamoter le fait qu’un tel accueil ne peut se faire que dans l’ambivalence, entre hostilité et hospitalité.

Mais, soutient Tarabîshi, cette diversité sera dévoyée par un hadîth qui a été forgé pour ce dessein : « Ma communauté se divisera en soixante-dix sectes parmi lesquelles une seule sera sauvée ». Et les gens de la Tradition (ahl al-Hadîth) se réclameront de cette secte pour imposer l’identité et exclure la différence. Au point que les mécanismes casuistiques proposés par Abû Hanifa et dans une moindre mesure par Mâlik ibn Anas ont connu une forme d’obsolescence. Il s’agit du recours au ra’y, au jugement, à l’appréciation, à l’opinion personnelle en cas d’absence de référent scripturaire explicite ; ou encore de l’usage du qiyâs, de l’analogie pour éclairer un cas inconnu par un cas connu. Ces deux opérations du fiqh ont pour instrument la raison, fût-ce a minima. Or, le but était de défaire la raison. Aussi fallait-il inventer des références scripturaires en nombre pour éclairer l’intégralité des cas qui se présenteraient jusqu’à la fin des temps. D’où la prolifération des hadîth pour que la soumission au texte occulte l’usage déviant de la raison qui trouble le consensus (al-ijmâ’), le troisième principe de la méthode du fiqh, qui sera privilégié pour mettre fin au désaccord, à l’ikhtilâf, que provoquent le ra’y  et le qiyâs.

Cette opération de grande envergure parvient à imposer une vision globalisante qui fouille dans les moindres détails de la vie quotidienne pour avoir à intervenir dans la façon de manger, de pisser, d’aller à la selle, de faire l’amour, de dormir, de se lever, de saluer, d’éternuer, d’éructer, de se gargariser, de cracher, proposant à chacun de ces actes vitaux, vils ou nobles, un modèle de conduite en conformité avec les dits et les actes du prophète et de ceux qui l’ont entouré ou qui l’ont immédiatement suivi.

Aussi est-ce sur ce fonds que le wahhabisme a pu éclore avant d’exercer son hégémonie à l’échelle de tout l’islam, de l’Indonésie au Maroc, lorsque sa propagation a été soutenue par la manne pétrolière, perçue, en plus, comme grâce, comme bénédiction divine. Le wahhabisme qui se dit salafiste a sa matrice déjà configurée dans l’histoire même de l’islam, dès le Ve siècle de l’Hégire, à l’heure où a gagné l’idéologie du hadîth qui a privilégié le naql au détriment du ‘aql, le mimétisme s’étant substitué au discernement.

Pour s’en convaincre, inspirons-nous, dans le sillage de George Tarabîshî, de ces extraits dont l’auteur est l’imâm Abû al-Mudhaffar as-Sama’ânî (mort en 489 de l’Hégire) : «  La voie de la religion est d’obéir au commandement et de s’en imprégner. Tandis que la méthode de la raison est réprouvée par la Loi religieuse, laquelle en interdit l’usage (…) En quoi le musulman a-t-il besoin de penser et d’argumenter alors que Dieu l’en a dispensé ? (…) N’ont-ils pas péri, ne se sont-ils pas fourvoyés, n’ont-ils pas blasphémé, ne se sont-ils pas égarés, ne sont-ils pas devenus mécréants ou incroyants ceux qui ont usé de leur raison, ceux qui ont suivi les opinions des philosophes antiques et actuels ? Et n’ont-ils pas obtenu le salut ceux qui, par contre, ont suivi les traditions des Envoyés et des imâms bien-guidés parmi les salaf, les pieux ancêtres ? (…) Sache que pour les gens de la Tradition (ahl as-Sunna), la raison ne retient rien et n’écarte rien, elle n’a pas sa part dans la distinction entre le licite et l’interdit, entre le bien et le mal ; sans l’obéissance, sans l’application mécanique, aucune prescription se serait respectée ; et personne ne serait  comptable de la récompense et du châtiment (…) Malheur à ceux qui, en recourant à leur raison, ont tracé la voie qui conduit à Dieu ; ainsi substitueraient-ils cette raison aux prophètes : imaginez quelqu’un qui dirait : « Point de dieu hormis Dieu, la Raison est l’Envoyée de Dieu », celui-là compterait parmi les damnés (…) Dans la religion, il y a le rationnel et l’irrationnel, et l’une et l’autre parts dictent des obligations … Sache que ce qui nous sépare des innovateurs (al-mubtadi’a) c’est la question de la raison. Eux, ils fondent leur religion sur le rationnel, ils soumettent l’obéissance aux critères de la raison, ainsi en négligent-ils une bonne part. Quant aux gens de la Tradition (ahl as-Sunna), ils proclament que leur principe c’est de se conformer à la norme, de l’appliquer, de la suivre ; et les raisons n’ont pour tâche que d’obéir, d’appliquer, de suivre, sans s’interroger. Lorsque nous avons à obéir à quelque commandement religieux, si, nous référant à notre raison, nous comprenons, nous bénissons Dieu ; et si nous ne parvenons ni à saisir, ni à comprendre, si nous constatons que nous sommes face à quelque chose que notre raison ne peut concevoir, nous y croyons et nous l’authentifions. »

Ces extraits, issus du traité qui a pour titre Al-Intiçâr li-ahl al-Hadîth (« La Victoire aux gens de la Traditions »), sont symptomatiques. Ils instaurent un état d’esprit qui rend l’orthopraxie instinctive ; cet état fait du culte le critère central du sentiment religieux. Par son contrôle, une société entière se soumet à l’autorité théologico-politique. Cet état d’esprit, qui a triomphé dans notre tradition, rend le milieu islamique apte à recevoir le message wahhabite, sinon islamiste. Et la vision globalisante de la Tradition se mue en totalitarisme lorsqu’elle est imposée à des humains de notre siècle qui ont goûté par ailleurs à la liberté et joui de l’autonomie de l’individu.  
    
Certes, nous savons que la part de l’irrationnel est centrale dans la raison moderne. Cette précaution est explicite en poésie, en philosophie, depuis le XIXe siècle. D’abord avec Hölderlin qui a restauré la figure de Dionysos mise en concurrence avec celle du Christ dans la scénographie du dieu qui meurt et ressuscite. Ensuite avec Nietzsche qui a mis en tension la raison lumineuse incarnée par Apollon et la nuit obscure qui loge en nous figurée par Dionysos. Il est vrai qu’à force d’avoir arpenté la zone maudite, l’un et l’autre ont sombré dans la folie. L’accès à la vérité de l’humain constitue un péril. Mais sans un tel risque,  l’on n’obtient pas ce qui sauve.

Toutefois ce n’est pas cet irrationnel nécessaire qui est mis en jeu par les ahl al-Hadîth, par les maîtres de la Tradition. Ceux-ci usent d’un stratagème : ils rendent compte de la part qui nous échappe, qui nous dépasse ; et pour nous épargner le péril (le seul qui fait croître ce qui sauve),  ils en finissent avec la raison, la destituent, la défont, l’oblitèrent et instaurent à sa place le principe d’obéissance qui est au fondement de la Tradition.

Ainsi, en substituant le mimétisme au discernement, le jugement critique s’éclipse. La liberté est incarcérée. Et l’irrationnel nécessaire, celui qui survit dans la trace païenne récupérée et encadrée par le monothéisme, cet irrationnel qui met en scène l’excès et la démesure, le tragique et le dionysiaque, cet irrationnel encore vif dans le soufisme populaire et sur le théâtre de la transe, cet irrationnel qui ne vaut que lorsqu’il entre en tension avec la raison, sa persistance constitue un acte de résistance aux ahl al-Hadîth, aux gardiens de la Tradition, à leur idéologie aliénante, qui réclame sa destruction tout autant que la destruction de la raison.

A nous de perpétrer la résistance pour sauver dans ce combat intérieur d’un même geste et la raison et l’irrationnel qui la sous-tend.   


NIDA TOUNES A JERBA !

Certains ont cru bon de critiquer l'initiative de BCE de s'adresser aux habitants de l'île de Jerba .... parce que disent-ils c'est le fief des youssefistes ... et qu'ils sont "traditionalistes", donc pro Ennahdha !

Des schémas, on ne peut plus caricaturaux, comme si les jerbiens formaient une société homogène, inculte et renfermée sur elle-même !

Ce genre de discours est nocif. Il entretient le régionalisme dont a eu à souffrir la Tunisie : " Les Jerdiens sont comme ci, les sfaxiens comme çà, les sahéliens sont autres choses ..."
Il faut, à ceux-là, faire une autre révolution dans leur mentalité et comprendre que la Tunisie a besoin de tous ses enfants !

Ne jouons pas aux divisions, comme le fait si bien Ghannouchi qui applique la règle de "diviser pour mieux régner" ! ... quand il divise les tunisiens en bon musulmans, en mauvais musulmans, en mécréants et en apostats ! 

On est tous TUNISIENS et la Tunisie est la patrie de tous ses enfants !

Dire que le lieu n'était pas bien choisi .... parce que le fief des youssefistes .... est une grande erreur ! 

C'est méconnaître les jerbiens et leur histoire : il y a eu de très grands résistants qui ont sacrifié leurs biens et leur jeunesse pour l'indépendance de la Tunisie, dont certains bien qu'apparentés à Salah Ben Youssef par alliance, avaient choisi de lutter aux côtés de Bourguiba ... et l'Histoire leur a donné raison !
Ce qui était le cas de mon père, feu Haj Boubaker Barnat !

Quant au "traditionnalisme" des jerbiens, il n'en fait pas pour autant des fanatiques, tous adeptes du wahhabisme de Ghannouchi !

S'il y a un noyau de wahhabites dans l'île comme ailleurs dans le sud tunisien, cela reste isolé et ils sont plutôt discrets et refusent les démonstrations publiques de leur foi comme le font les adeptes de Ghannouchi !

Quant au reste, c'est un peuple pacifique pratiquant sa foi comme le restant de l'immense majorité malékites tunisiens !

Comme quoi il faut se méfier des généralisations ! 

Un parti politique ne doit pas tomber dans le piège des régionalistes ou des nostalgiques de tels ou tels opposants : ils s'adressent aux TUNISIENS avant tout !

D'ailleurs la propre famille de Salah Ben Youssef conteste l'instrumentalisation de leur parent par des hommes qui se cherchent une "légitimité" historique pour justifier leur désir de détruire tout ce que les tunisiens ont patiemment construit avec Bourguiba ! 

Je salue ici Si Belhassen qui est dans le sens de l'Histoire et refuse que des nostalgiques de son illustre parent, tiennent en otage les tunisiens pour purger leur rancœur !  

Il faut que les youssefistes cessent de se poser en victimes comme s'ils étaient des enfants de chœur ... alors que Salah Ben Youssef projetait d'éliminer physiquement Bourguiba sur instruction de Gamel Abdelnasser, parcequ'il contrecarrait ses projets pan-arabistes ! 

Rachid Barnat

TROP, C'EST TROP !


Les incidents de Jerba sont extrêmement graves et appellent une réaction non seulement des tunisiens mais aussi de la Communauté internationale, de la France et de l'Europe. 

Les milices autoproclamées protectrices de la révolution ont déjà accomplis de très nombreux méfaits et sont à l'origine de la mort d'un homme, premier assassinat politique depuis le 14 janvier 2011.

Aujourd'hui elles empêchent clairement la vie démocratique en rendant impossible la réunion d'un grand parti.
Il est également très clair que ces milices fascistes sont protégées par les islamistes mais aussi par le CPR le parti de Moncef Marzouki.

Ces deux partis ne peuvent vraiment pas parler de démocratie quand ils s'adressent au monde et tolèrent ces milices et leurs comportements. C'est une complicité évidente qui les discrédite.

Il est nécessaire maintenant que les Tunisiens soucieux de liberté, se lèvent en masse contre l'existence même de ces milices fascistes et exigent leur dissolution.
J'appelle instamment l'Europe et la France à agir fermement contre ces dérives lourdes de menaces pour l'avenir.

Je pense que répondre à la violence par la violence n'est pas une solution : c'est la porte ouverte à la guerre civile et ce sera un drame.
Et de continuer à espérer un quelconque dialogue ou consensus ... c'est un leurre de la part d'Ennahdha pour l'opposition et pour les tunisiens qui leur permet de jouer la montre !
C’est là, à mon sens, un débat crucial et je crois qu’il faut être conscient que nous sommes en présence de deux systèmes de valeurs qui n’ont strictement rien en commun.
Entre ceux que l’on nommera par simplification les progressistes et les islamistes il n’y a pas de base commune.

Par contre il y a des moyens que la société civile et une opposition unie peuvent entreprendre.

Je crois que l'honneur de l'opposition serait, après avoir donné un ultimatum concernant :
- La dissolution des ligues,
- Le changement du Ministre de l'Intérieur et
- Celui de la Justice (ce serait un minimum) ....
de QUITTER TOUTES LES INSTANCES DU POUVOIR et NOTAMMENT L’ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE EN MASSE, en laissant la Troïka seule et complètement délégitimée.

Je crois que cela ferait réagir à l'intérieur et à l’international.
Il y a des moments où il faut des décisions fortes et courageuses.

Priorité des priorité : faire barrage au fascisme islamiste et à son obscurantisme !
Toutes les forces progressistes peuvent comprendre çà, que leur ennemi commun c'est Ghannouchi !
Rachid Barnat

vendredi 21 décembre 2012

Béji Caïd Essebsi ou le discours (politique) de la méthode



Notes libres par Hélé Béji

I / Béji Caïd Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

L’espace public retentit de paroles dont la fin est d’inscrire le monde des idées dans la vie des institutions réelles, en un laps de temps plus ou moins long qu’il ne nous est pas possible de prévoir. Chacun de ces discours s’accompagne d’une méthode d’application qui doit répondre à des résultats tangibles, ajustés à sa réalisation effective.

Quelles que soient nos préférences personnelles dans les choix de l’existence, une idée politique est d’autant plus efficace qu’elle s’efforce à l’impartialité, et, cultivée comme une sagesse, nous prémunit contre nos déraisons particulières. Mais l’intérêt collectif n’exige pas qu’on fasse abstraction de ses jugements subjectifs, car cela signifierait que ce ne sont plus des êtres humains qui gouvernent, mais des êtres froids et insensibles, répandant une objectivité glacée sur toutes leurs actions, n’éprouvant ni le bien ni le mal, et dirigeant leurs concitoyens comme s’ils étaient eux-mêmes vidés de leurs organes émotifs, et réduits à des automates performants et desséchés. C’est pourquoi, personnellement je ne crois pas à la neutralité d’un gouvernement de « technocrates ». Quoiqu’on fasse, nos idées politiques, si impersonnelles soient-elles au service du bien collectif, sont colorées de notre tempérament, de notre façon d’être au monde, de l’émotion que nous y mettons qui, si pure soit-elle, est toujours troublée par l’intense torrent des évènements, tombant brusquement sur nos cœurs comme des pierres charriées par la montagne au fond d’un lac limpide. Nos idées politiques, même sous leur forme la plus générale, traduisent aussi le relief singulier de notre personnalité. D’ailleurs, la vie politique serait moins attractive et moins humaine sans la densité humaine des êtres qui l’animent. M. Béji Caïd Essebsi, s’il n’était doué de cette capacité à donner à son discours une épaisseur plus charnelle que l’idée seule, à en faire le prolongement de sa personne non comme un simple rôle à jouer, mais comme l’élan naturel de sa vie qui ne s’est jamais sentie coupée de la substance anonyme du peuple auquel il appartient, n’aurait pas atteint la popularité qu’on lui connaît, après 30 ans de retrait de la vie politique.


J’ai très rarement rencontré M. Béji Caïd Essebsi, et c’est peut-être la meilleure façon de connaître un homme politique que de ne disposer que de peu d’éléments privés pour l’apprécier, et d’observer sa personnalité comme tout le monde sous les seules impressions produites par ses actes publics, qui sont comme la lumière ramassée et intense de sa vraie physionomie morale, détachée des contingences et vouée à la solitude d’affronter le jugement d’autrui. Contrairement à ce qui a été avancé ici ou là, je ne me souviens pas qu’il ait fait partie des familiers de Wassila, encore moins de ce que la rumeur appelait ses « courtisans ». Mais, à la lecture de ses mémoires, il est facile de déceler en cet homme un trait qu’il prend plaisir à cultiver dans ses rapports humains, fût-ce avec les personnalités les plus hautes de l’échelle officielle : une aimable superbe, un quant à soi, une distance pudique et espiègle dont il ne souhaite se départir avec personne.

Ne le fréquentant pas, le connaissant peu, n’étant pas membre de Nida Tounes et ne partageant pas les positions de ce parti quand il veut combattre la radicalité par une autre radicalité, et qu’il tombe dans le travers d’aggraver le manichéisme de la politique tunisienne par des raccourcis polémiques où la caricature systématique de l’adversaire introduit dans le débat un principe de ruine morale, à savoir le mépris affiché de l’autre, et non la considération réciproque qu’exige la joute politique, je me sens d’autant plus libre de ne pas être tenue par des préjugés partisans en esquissant son portrait. Pour ma part, je crois qu’un parti politique, quel qu’il soit, n’atteindra une vraie représentation nationale que lorsque ses militants auront fait sur eux-mêmes ce travail d’humanisation de la politique, qui consiste avant tout dans la défense de l’égalité absolue des convictions dans le combat. Etre capable, de quel côté qu’on se place, même quand on est persuadé que l’autre se trompe, de se contraindre, et ne pas lui refuser le respect de son humanité en dépit de ce qu’on croit être ses erreurs. Je ne dis pas que tout le monde a également raison et tort en politique, car la sanction vient assez vite de la réalité elle-même. Mais je crois que tout ce qui est déclamé dans l’anathème a un effet quasi nul sur l’erreur partisane elle-même. Toute tentative de déshumaniser l’autre par le verbe est paradoxalement un gain d’humanité pour cet autre, et une perte d’humanité pour soi-même. La politique est précisément le courage de reconnaître à ceux qui ne pensent pas comme nous, la faculté de penser au moins par eux-mêmes, et par là même le droit moral de nous contredire sans déchaîner nos offenses. Tout parti politique qui, en défendant ses choix, ne sait pas aussi s’élever au-dessus de sa visière partisane, tombe vite dans des artifices rhétoriques qui donnent de la démocratie un visage de propagandes et de mensonges non moins cyniques que la dictature. La seule différence étant que la dictature n’offre pas la panoplie démocratique de plusieurs mensonges, mais nous impose le masque d’un seul.

Ma démarche se situe donc hors des polémiques qui entourent la réapparition de Béji Caïd Essebsi sur la scène publique depuis la Révolution, et hors des griefs et des louanges adverses que subit n’importe quel politique engagé dans un combat. L’exercice du pouvoir, quand on est homme d’Etat, se définit par le consentement stoïque à la responsabilité de l’agir, avec tous ses aléas et ses duretés. Quels que soient ses vertus personnelles, aucun politique ne peut se tenir complètement à l’abri d’une erreur ou même d’une injustice, et de l’hostilité de ceux qui s’estiment lésés par ses actions et mettent en doute ses bienfaits. Ainsi, le mérite d’un homme politique ne vient pas de ce qu’il ne se trompe jamais, quand il a vraiment l’ambition de servir l’intérêt collectif. C’est un idéal trop abstrait, et qui n’est atteint par personne, quel que soit le degré de son abnégation. Ce mérite vient de quelque chose d’autre.

J’ai écouté attentivement les interventions publiques de Béji Caïd Essebsi, et je puis dire qu’il répond à cette valeur selon laquelle la première autorité gagnée sur autrui en politique est celle dont on s’est d’abord assuré sur soi-même. Béji Caïd Essebsi est une des rares personnalités tunisiennes à posséder la maîtrise de soi, sans laquelle il n’est point de maîtrise des affaires humaines, quand on prétend régler la foule des besoins humains dont la nature incontrôlable est le défi majeur. Cette maîtrise trouve son accomplissement dans la coïncidence chez lui du parler et de l’agir, d’où naît la vraie personne politique, à la fois toute entière en elle-même, et toute entière pour autrui. Il n’est pas donné à tout le monde d’atteindre cette élévation où la science d’agir se confond avec l’art de dire.

Sa sincérité, palpable dans sa manière d’être au monde, la séduction malicieuse de sa langue sur les auditeurs, la confiance sans vanité qu’il place en son intelligence, l’élégance morale avec laquelle il apostrophe ses adversaires, son aristocratisme populaire qui évite les pièges vulgaires de la démagogie, tout cela a tissé entre lui et les Tunisiens, après la Révolution, des attaches subtiles et fortes où ses concitoyens retrouvent une complétude qui renoue, par-delà les erreurs passées du bourguibisme, avec une noblesse politique qui elle ne s’est pas éteinte. Son charisme discret tient à cette alchimie mystérieuse où ce qu’il professe s’est totalement identifié à ce qu’il est, et où émerge du passé la persistance d’une harmonie typiquement tunisienne, sans distinction de classe, remplie du doux orgueil d’avoir toujours été celle d’un peuple civilisé.

On ne peut oublier que, si Béji Caïd Essebsi exerce tant d’attrait sur les Tunisiens par sa stature personnelle, il le doit aussi à l’âge, dont la vitalité non flétrie par les ans possède une hardiesse que seule peut donner la conscience d’une lucidité inaltérée, elle-même entièrement façonnée par une longue maîtrise des affaires de la cité, à travers son histoire de militant et d’homme d’Etat. Le récit qu’il en a fait dans son livre, quand on s’y réfère, donne l’exacte mesure de l’étendue de ce savoir précis, original, assuré avec lequel il aborde aujourd’hui la crise politique que traverse l’Etat tunisien postrévolutionnaire. Car lui aussi avait été acteur privilégié d’un mouvement historique dont on a tendance à oublier l’esprit non moins révolutionnaire, qui s’était illustré par la conduite de l’Indépendance, et surtout la réussite d’une transition titanesque à l’époque, la passation des pouvoirs entre l’administration coloniale et l’Etat national, conduite  avec une audace intellectuelle dont les réformes sont les plus avancées du monde arabe.

Pour Béji Caïd Essebsi, l’Etat auquel il a appartenu dans le passé était révolutionnaire, de ce réformisme révolutionnaire qui est le sillon où il avait mis ses pas dans les empreintes géantes de Bourguiba, dont il a appris, avec la ferveur tranquille d’un disciple surdoué, l’art de sauver l’essentiel sans avoir à recourir aux radicalismes échevelés et aux destructions irréversibles. Derrière le sceptre autoritaire du « combattant suprême », il a su recueillir le « bon grain » consensuel et libéral du bourguibisme. Il s’en est servi dans ses fonctions ministérielles et ses missions les plus périlleuses, avec une technique de négociation qui surmontait les préjugés que les adversaires arabes de Bourguiba nourrissaient contre ce leader fascinant, dans ses prises de positions solitaires et incomprises, car hors de portée de la culture courante des dirigeants arabes de l’époque.

Contrairement à ce que l’on croit, les discours actuels de Béji Caïd Essebsi ne sont pas improvisés. Ils sont portés par la mémoire exceptionnelle de toutes les crises qu’il relate dans son livre, où, à chacune de ses étapes professionnelles au service de l’Etat, il a été mêlé de près à la nécessité de les résoudre par une méthode qu’il a mis au point au fil du temps, et qu’il maîtrise parfaitement : celle de l’arbitrage entre des passions et des ambitions contraires, et qui toutes contenaient par leur nature inconciliable des risques violents pour le pays tout entier. Cette intelligence de lutteur de fond qui, d’un coup d’œil panoramique, d’une profonde inspiration, peut anticiper sur les conséquences de telle ou telle décision, et donc sait devancer les échecs ou les réussites possibles, tout en gardant à l’esprit le risque inhérent à tel ou tel choix et ne pas s’abuser trop tôt d’une victoire toujours improbable, a trouvé avec les turbulences de la révolution tunisienne un nouveau champ d’exercice dont les épisodes de la lutte nationale sont pour lui la trame première. Il a retenu de son engagement ancien une sorte de méthode intemporelle du bourguibisme qui, au-delà de la personne autoritaire de Bourguiba, porte en elle une technique du réel, une connaissance méticuleuse du terrain, une perception concrète de son relief, de ses accidents, de sa fertilité et de ses perspectives vertigineuses, jointe à la  capacité de s’adapter à la nouveauté, et d’intégrer le sens de l’évolution et du contemporain comme l’essence même du bourguibisme.

A la faveur du 14 janvier, Béji Caïd Essebsi a su prendre l’histoire au vol, et donner à sa foi libérale un sens, un souffle, une inspiration qui était ceux du nationalisme primordial, dans sa souveraineté intellectuelle, sa liberté de ton, son souci de justice, sa confrontation rigoureuse avec les faits, décortiqués un à un jusqu’à ce que tout le système colonial tombe lentement, par le travail d’une méthode qui entame la domination sans délire de persécution, sans soif de vengeance, sans goût de violence, mais par le jeu de la négociation, de l’arbitrage, et cette chose ineffable et redoutable en politique qu’est le rayonnement distingué de la parole. Béji Caïd Essebsi restaure l’idée d’un bourguibisme révolutionnaire qui non seulement n’est pas étranger aux évènements de 2011, mais qui contient la matrice de toutes les valeurs modernes qui, autrefois confinées dans la vision colossale d’un seul homme et de quelques-uns de ses compagnons, se sont répandues aujourd’hui dans les désirs de tous.
1 - HABIB BOURGUIBA, Le bon grain de l’ivraie (Sud Editions, Tunis, 2009)


II / Béji Caid Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

Béji Caïd Essebsi part d’une méthode d’analyse et d’action politique qui a résisté au temps, qui a survécu aux dépouilles de la dictature, et qui porte en elle une pensée de la liberté humaine que l’exercice du pouvoir avait écartée, sous l’urgence de la construction de l’Etat qui ne laissait à ses acteurs que le devoir de discipline et d’obéissance. Les opposants de Béji Caïd Essebsi se trompent totalement quand ils veulent faire de lui un nouveau dictateur en herbe, une sorte de réplique tardive du RCD.
C’est un contresens majeur qui les conduira à l’échec, car ils passent à côté de son rôle véritable par manque de culture historique, et par une allergie aveugle à la rationalité bourguibienne, qu’ils croient être de « l’anti-islamisme » ou de « l’anti-arabisme ». Or, la pensée bourguibienne va bien au-delà d’un bréviaire pour dictateurs pro-occidentaux, selon les clichés de l’islamisme et autrefois du communisme. Elle est plus grande que Bourguiba lui-même, qui avait confondu sa personne avec le corps de l’Etat tout entier, lequel a pourtant largement survécu à sa personne et à son régime. Mais c’était sa pensée qui était une philosophie de l’Etat, et non pas lui en tant qu’individu périssable.
Cette pensée avait identifié avec une justesse sans faille les idéologies totalitaires du XX° siècle telles que le communisme, le fascisme ou le nazisme construits sur un fétichisme quasi-religieux dont l’histoire a montré le fondement mensonger et inhumain. La pensée de Bourguiba contenait donc, dès l’origine, une philosophie libérale du politique, si on sait lire l’histoire nationale autrement que comme une suite d’abus de pouvoirs arbitraires depuis 1956, avec la courte de vue de ceux qui croient que la Tunisie n’a que deux ans d’âge, et naît triomphalement le 14 janvier 2011. La pensée bourguibienne était plutôt comme une introduction à l’émancipation de la conscience individuelle des Tunisiens, à travers l’acquisition progressive de la citoyenneté et le sens de la chose publique. La citoyenneté que Bourguiba avait en vue certes ne s’est pas réalisée de son vivant, mais elle était déjà là, dans sa pédagogie, dans sa vision populaire, dans son idéal de justice qui avait été suffisamment fort dans la résistance anticoloniale pour entraîner une adhésion qui n’était pas l’espoir eschatologique et la félicité post-mortem, mais au contraire une promesse bien terrestre. L’Indépendance de la Tunisie était déjà une sortie de la mentalité religieuse.
Grâce à l’œuvre du temps dont le passage est toujours nécessaire à la décantation d’une vision incontournable, grâce aux échecs induits par les dérives autoritaires de Bourguiba, grâce aux leçons de l’histoire que Béji Caïd Essebsi a su tirer au cours de sa carrière politique par sa position critique au sein même du Destour, quand celui-ci avait laissé l’appareil dévorer les principes, Béji Caïd Essebsi démontre que le vœu démocratique était bien antérieur à la révolution, chez lui comme chez beaucoup de Tunisiens. Il ne rejoint pas arbitrairement la Révolution, comme s’il voulait se racheter d’un passé anti-démocratique. Il ne « grimpe pas sur la monture », selon la formule par laquelle on veut fustiger les « antirévolutionnaires ». Au contraire l’appel démocratique avait commencé à résonner depuis longtemps en lui, dès les années 60-70, quand il avait essayé alors, avec le groupe des destouriens les plus libéraux, d’introduire le pluripartisme, mais sans grand succès.
Sans jamais trahir sa dévotion intime pour Bourguiba, qui avait animé son engagement d’hier et nourri celui d’aujourd’hui de cette flamme où peu à peu s’est attisée sa langue politique originale, mélange de distinction intellectuelle et d’humour populaire, Béji Caïd Essebsi démêle les problèmes les plus difficiles avec un sens de l’exposé où prennent place les figures d’un récit savoureux ressenti par le public comme étant celui de son patriotisme même. Il a su recueillir de sa fréquentation de Bourguiba, et de sa contribution à l’œuvre collective, dans cette fabrique d’un idéal tunisien soumis chaque jour, chaque heure, aux obstacles et au lenteurs des systèmes, des ambitions et des hommes, de leur ignorance, leur pauvreté ou leur crédulité, une méthode politique où la décision était rarement arbitraire, contrairement à ce que l’on pense, mais articulée sur une connaissance parfaite des dossiers. Il la fonde sur une appréciation réfléchie des forces en présence, sur une capacité remarquable à ne pas s’illusionner, à ne pas se payer de démagogie facile, à accepter le cas échéant ses propres faiblesses pour les transformer en forces, à la fois infimes et efficaces, parce que refusant l’aveuglement idéologique où l’on s’entretient dans la chimère héroïque de sa cause en ne lui donnant pas la moindre chance de s’imposer par des moyens de dialogue et la démonstration des faits, pourtant suffisamment éloquents par eux-mêmes, mais qu’il faut savoir identifier avec une clarté tranchée.
Or, de ce que j’ai pu observer de la technique politique de Béji Caïd Essebsi aujourd’hui, et de ce que j’ai pu retenir de ses actions rapportées dans son livre1, je pense que cet homme était habité, dès son entrée en politique, par la même et constante vocation démocratique de concilier les points de vue opposés malgré les hostilités de part et d’autre, et de trouver un point de rencontre qui ne heurte les convictions de personne, mais les soumet à un travail sur eux-mêmes, par petites touches de persuasion et de dialogue où le talent oratoire et la clarté d’esprit jouent un rôle déterminants. En réalité, le bourguibisme est chez lui une science politique personnelle, qu’il a fait sienne dans ces cimes où Bourguiba savait discerner l’horizon mondial avant n’importe qui dans le monde arabe. En reprenant aujourd’hui cette visée, Béji Caïd Essebsi lui a donné un style qui lui est propre, tempéré par un caractère moins autoritaire que son modèle et moins rempli de l’orgueil de son génie, mais plus apte à traduire ce génie en décisions finalement acceptées par tous, même dans les circonstances les plus difficiles, voire impossibles, et en forçant le respect des autres par une sorte d’abnégation de son moi dans les tractations où la susceptibilité humaine peut créer des hostilités insurmontables.
Ce bourguibisme second, tout en lui vouant une admiration inaltérée, Béji Caïd Essebsi le détache aujourd’hui du modèle écrasant qui, par la puissance de sa personnalité et de son génie, avait réduit la parole publique à n’être qu’un écho de la sienne, et avait condamné les voix des Tunisiens, même les plus fidèles d’entre eux, au silence. Mais ce silence n’en était pas un. Il coulait en lui déjà un chuchotement nombreux, et tôt dans les années 70, Béji Caïd Essebsi avait tenté de réconcilier Bourguiba avec la vision libérale de ses lieutenants dissidents qui en gardaient intact l’idéal, dont ils voulaient ranimer l’originalité première, en dépit de Bourguiba lui-même. Mais Bourguiba, à ce moment-là, s’était déjà séparé de lui-même. La capacité de tenir compte des réalités est beaucoup plus ardue qu’on ne le croit. L’intelligence des faits suppose une conception austère et disciplinée de la vie politique, un sens de l’intérêt général, un principe de réalité qui contrarie le plus souvent le principe de plaisir. C’est le travail stoïque et acharné sur ce qui est réellement possible, et non les paresses d’une ivresse utopique d’où l’on sort à chaque échec, à chaque désastre, plus meurtri et amer. Béji Caïd Essebsi reprend dans son éclosion historique ce travail bourguibien, il recommence ce qu’il avait essayé de faire sans succès à l’époque, parce qu’il se heurtait au refus de la personne de Bourguiba lui-même, devenu comme étranger à son œuvre essentielle, quand le Destour s’était mué en une forteresse imprenable dans lequel l’Etat s’était enlisé, en figeant les procédures d’élection où l’artifice des votes ne laissait plus pénétrer la diversité des voix. Grâce à un tempérament réfléchi et toujours égal, peu sujet aux humeurs et aux impulsions, grâce à son éloquence naturelle dans la veine bourguibienne la plus châtiée, grâce à la fermeté de ses convictions, Béji Caïd Essebsi reprend aujourd’hui l’inspiration nationale là où elle s’était arrêtée. Elle n’avait pas su opérer jadis la mutation pluraliste de la vie politique, qui sans trahir la souveraineté de l’Etat, aurait peut-être élargi les libertés publiques en évitant de dramatiser outre mesure les risques qu’elles faisaient courir à la stabilité d’un Etat fort. Cela ne s’était pas fait, et les Tunisiens en avaient gardé un goût malheureux d’inachèvement. Et pourtant, c’est bien ce même Etat qui, apparemment longtemps sourd et emmuré, a malgré tout survécu aux régimes qui se sont succédés. Béji Caïd Essebsi a raison. L’Etat de l’Indépendance portait donc en lui un fond républicain qui a su résister au temps. C’est bien l’idée que Bourguiba avait d’un Etat moderne qui subsiste encore dans la politique actuelle, et s’est généralisée à toute la population, même chez ceux qui l’avaient mortellement combattue, les islamistes et les gauchistes. Maintenant que ceux-ci en héritent, non seulement ils s’en réclament par une conscience tardive de sa puissance et de sa nécessité, mais vont jusqu’à le défendre à coups de chevrotine sauvage. On n’en demandait pas tant ! C’est de ça justement dont voulait se libérer la Révolution, avec la gageure de fonder une nouvelle autorité politique qui défendrait la vie et la dignité de ses concitoyens comme fins absolues, sans usage de violence. Si l’exercice de l’Etat reste toujours prisonnier de réflexes de brutalité, c’est qu’on reproduit inconsciemment le modèle despotique de l’Etat bourguibien combattu pour ces raisons même, comme si les nouveaux dirigeants, embarrassés par le maniement d’un appareil qu’ils détestaient autrefois, se sont mis à le chérir par un violent instinct de conservation, qui leur fait négliger toutes les précautions morales qu’ils blâmaient chez les bourguibiens. Mais finalement, il apparaît que c’est eux qui ressuscitent les plus mauvais souvenirs d’un Etat abusif.
Ainsi, l’étatisme de Bourguiba (peut-être le plus contestable) s’est diffusé jusque dans les rangs de ses ennemis héréditaires, qui y trouvent l’instrument le plus précieux de faire triompher leur cause. Ce faisant, ils rendent un hommage posthume à Bourguiba, à qui ils doivent l’expansion de leur propre pouvoir et leur installation inespérée dans l’histoire. L’instrument étatique bourguibien est aujourd’hui leur seule arme de défense, et c’est au nom de l’Etat qu’ils gouvernent désormais, et non plus au nom de l’Islam. C’est finalement une démonstration involontaire de la profondeur de la visée bourguibienne de l’Etat. Mais ici, ils refont les mêmes erreurs que celles qui ont conduit leurs prédécesseurs à abuser « légitimement » de la force dans le traitement des conflits entre les citoyens, après avoir crié combien cette force était « criminelle » quand elle s’exerçait contre eux. Mais les sévices perpétrés désormais au nom de la démocratie ont-ils plus de douceur que ceux qu’on attribuait à la tyrannie ? Quand on a les yeux crevés par des rafales de plomb, notre vue en est-elle moins détruite parce qu’on nous l’aura ôté en prenant soin de respecter les dispositifs de la légalité démocratique ?
Ici, Béji Caïd Essebsi sait probablement mieux que ses adversaires actuels les erreurs à ne pas commettre, car il les a éprouvées dans le passé. Il sait exactement où la déviation a commencé et, la prévoyant, il sait désormais extirper du fonds bourguibien, dont il a gardé en mémoire l’enseignement imparable, une doctrine de l’Etat qui ne sera plus en contradiction avec celle des libertés. En inaugurant un nouveau style d’autorité sans violence, qu’il a exercé avec grande maîtrise l’année dernière face à une société devenue par biens des aspects ingouvernable, il l’a conduite en épousant avec tact ses soubresauts les plus dangereux, sans la heurter ni la brusquer, sans provoquer de dégâts sur la personne des citoyens indociles. Il a gouverné par gros temps les tempêtes sociales, auxquelles il offrait le timon d’une voilure démultipliée et souple qui transforme le désordre des vents contraires en énergie dynamique. Béji Caïd Essebsi redonne à la méthode bourguibienne la possibilité de fournir, dans sa phase post-autoritaire, une méthode de démocratie, et pas seulement une science de souveraineté d’Etat. Durant son court mandat de Premier ministre, il a fait sortir l’antagonisme liberté-Etat de ses anciennes impasses, et de leurs craintes d’incompatibilité. Il a fait le pari, à cause de sa connaissance personnelle de la pratique bourguibienne dans ses plus belles œuvres, que par-delà les erreurs commises, il y là un trésor encore méconnu, que l’histoire a dilapidé ou défiguré, mais qui déjà avait inscrit la liberté humaine dans l’Etat, dans son idéal, comme l’aboutissement du processus de souveraineté de l’Etat lui-même.
En revenant 30 après sur la scène publique, Béji Caïd Essebsi reprend cette réforme interrompue, où la source humaniste, rationnelle, libérale, moderne de la philosophie bourguibienne a montré contre le colonialisme sa force de démocratisation des consciences, jusqu’à ce que par la suite l’identification absolue de sa personne avec l’Etat l’en éloigne. Bourguiba n’était pas un démocrate, mais sa pensée politique, contrairement à ce que pensent les adversaires de Béji Caïd Essebsi et de Bourguiba, portait en elle une certitude d’émancipation humaine dont les libertés de conscience actuelles sont issues, et qui a travaillé la société tunisienne comme une lente et sourde maturation, jusqu’à la moisson explosive du 14 janvier.
Ainsi, il y a dans le bourguibisme de Béji Caïd Essebsi, dans cet éclat de l’esprit sur le qui-vive de l’histoire, une absence de tristesse et de mélancolie, un ressort vivifiant, une fierté d’être en avance sur le temps par la grâce même des temps anciens toujours présents à sa mémoire, un engouement pour la vérité et non pour le mensonge, un goût d’histoire réelle et non virtuelle, une malice joyeuse qui séduit les Tunisiens, plus tournés vers l’entrain de la vie et l’énergie affectueuse qu’ils savent tirer les uns des autres quand ils réalisent l’objet identique de leur amour, la Tunisie, que vers les surenchères fielleuses où veulent les entraîner les combats idéologiques qui dissimulent en réalité, à quelque camp qu’on appartienne, la faiblesse de la raison et la pusillanimité de l’agir.



III / Béji Caid Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

A l’unisson des Tunisiens, Béji Caïd Essebsi a vécu la Révolution comme une seconde indépendance, plus vraie, non plus dirigée contre l’oppression étrangère, mais capable d’affronter l’oppression des siens. Mais il a mieux perçu que quiconque que toute tentative de séparer la révolution du sentiment national serait vouée à l’échec. La révolution n’est elle-même qu’un palier progressif de la vie nationale, inachevée dans un Etat où ni la justice ni la liberté ne sont garanties par les pouvoirs publics.

 Mais cette justice, cette liberté n’ont pas de valeur révolutionnaire dans un monde détaché de la nation, encore moins dans un ordre métaphysique dont les frontières sont enfermées dans la forteresse du ciel. Elles n’ont de réalité que dans la terre accidentée du pays natal, et dans leur capacité à coïncider avec la mémoire que le récit de l’histoire nationale a déposé dans l’enfance de chacun. Ceux qui se servent de la révolution comme d’une tentative de partition de la nation rencontrent des résistances multiples, qui montrent leur refus face au tour agressif que prennent les luttes partisanes. Après les heureux élans amoureux de la révolution, qui avaient jetés les Tunisiens dans les bras les uns des autres, les embrassades ont viré aux bastonnades ! Voyez la mine consternée des Tunisiens devant ce spectacle, ils font une grimace jaune, hochent la tête avec des tristesses insondables, jettent des regards de détresse au ciel, poussent des soupirs à fendre l’âme, comme s’ils pleuraient déjà le deuil de leur patrie, victime innocente de ses habitants forcenés, et concluent, avec une mimique de tendresse à laquelle on ne peut résister : « Mais quoi, ne sommes-nous pas tous des Tunisiens ? ».
Oui, leur répond Béji Caïd Essebsi, nous sommes tous des Tunisiens ! Et je le suis autant que vous, ni plus ni moins. Et pourquoi sommes-nous tunisiens ? Parce que nous sommes musulmans ? Non. Parce que nous sommes nationalistes ? Non. Parce que nous sommes arabes ? Non. Parce que nous sommes modernes ? Non. Parce que nous sommes révolutionnaires ? Non. - Nous sommes tunisiens parce que nous avons la chance d’appartenir à une histoire commune, unique, et que nous baignons dans le roulis de cette histoire qui nous transporte et nous élève. La révolution en est une étape. La conscience politique ne surgit pas de nulle part. Elle est d’abord une conscience historique. La Révolution doit être replacée dans le temps long de l’histoire, elle n’a été une révolution civile que parce que l’Etat bâti par l’Indépendance était lui-même civil. L’événement révolutionnaire ne peut être séparé de la conscience historique d’une histoire commune aux nationalistes aussi bien qu’aux révolutionnaires.
Béji Caïd Essebsi est animé par la conviction que le péril du gouvernement révolutionnaire, soumis à la surenchère d’une rupture radicale avec le passé, réside dans l’illusion d’incarner un commencement absolu. Toute politique qui se coupe de l’histoire devient un facteur d’oppression. La révolution a mis au jour un courant de pensée dont les adeptes ne reconnaissent pas la légitimité du mouvement national ; pire ils ne se sentent aucune affinité avec lui, ni avec l’histoire réelle de leur pays. Or, le mot « consensus », ou « compromis », n’a aucune chance d’aboutir sans la reconnaissance préalable d’un corpus historique identique pour tous les Tunisiens, accepté par tous, avec ses dates, ses héros, ses institutions phares, ses symboles et le récit des humbles, seuls fondements historiques de la patrie. L’absence de conscience historique de soi, l’ignorance de l’histoire de sa nation comme entité morale, distincte de la religion, fait grand obstacle au débat politique actuel, à un moment où la société tunisienne voit les libertés déborder en explosions tragiques que le pouvoir n’est plus en mesure de maîtriser, face aux doléances de citoyens désormais affranchis de la peur de parler. La mésentente de la classe politique est fondée sur la défaillance de la connaissance historique.
Les dirigeants actuels, dans l’orgueil d’avoir vaincu Bourguiba en renversant ses successeurs, et de prendre leur revanche sur lui, oublient que l’histoire sur laquelle ils veulent tirer un trait est celle qui a déposé entre leurs mains un bien qui n’est pas leur œuvre, mais qui a façonné leur monde. C’est celui de l’ « ennemi suprême », Bourguiba, qui n’a jamais senti son cœur battre autrement que comme la pulsation de l’Etat. Il le leur offre pourtant, « tel qu’en lui-même l’éternité le change », en quoi il s’avère être leur meilleur protecteur et ami, Or, ils veulent expulser de la Révolution le « mal » bourguibien de la nation, comme si le peuple dont ils se réclamaient n’en était pas l’auteur, et n’avait pas entamé au début du siècle dernier l’épopée qui éclaire le 14 janvier moins comme un commencement que comme un aboutissement. Cette nuit artificielle jetée sur un siècle de luttes anticolonialistes, cette incapacité à reconnaître la continuité d’un legs dont ils sont maintenant les dépositaires, l’absurdité entendue aussi chez les progressistes que depuis 1956 la Tunisie aurait vécu dans la longue parenthèse d’un désert culturel, d’un néant politique dont l’aurait tiré la Révolution, cette ignorance qui ne juge le passé que dans les débris du despotisme, alors qu’il est le matériau où s’est sculptée la forme de la nation, tout ceci explique la rapidité avec laquelle Béji Caïd Essebsi restaure l’intégrité de l’image nationale dans la conscience des Tunisiens.
Le fait de vouloir rompre avec un ordre antérieur est certes nécessaire à l’espérance de faire mieux que les anciens, car s’il n’y avait pas le don d’innover, le mot progrès n’aurait jamais eu l’attrait qu’il exerce sur les esprits, et les hommes auraient vécu dans la monotonie sans que jamais l’imagination puisse prendre sa part à l’histoire. L’imaginaire révolutionnaire porte en lui de l’inattendu, cette puissance du neuf qui rajeunit tout le monde, et donne à toutes les générations, tous âges confondus, la fraîcheur d’une confiance en soi et d’une fierté où ils ont le sentiment de partager quelque chose qui les sauvera tous ensemble, ou les perdra tous ensemble. Mais, si la rupture révolutionnaire se réclame d’un absolu surgi de nulle part, une naissance sans paternité, une sorte de miracle hors du temps qui fait advenir l’esprit du Bien dans le règne du Mal, c’est alors que les passions deviennent folles, et conduisent à la haine des partis et à la dislocation du corps social. En réalité, c’est l’existence même de l’entité nationale qui est ainsi remise en question. La révolution n’est pas une fin en soi, et vouloir la servir comme une divinité fétiche est la meilleure façon de la perdre. Elle deviendrait elle-même un mensonge à la solde de quelques-uns, au lieu d’être une expérience de la liberté à la portée de tous.
Je sais, le moment révolutionnaire est toujours trop piaffant d’avenir pour s’attarder sur l’histoire de personnalités comme celle Béji Caïd Essebsi, cet ancien des temps nouveaux. C’est un tort. Le ravissement du futur sur le présent ne dure pas. Le moment est arrivé où la Révolution, qui croyait n’avoir besoin que de sa propre charge juvénile pour fonder un ordre nouveau, dans la surprise d’avoir abattu en quelques cognées l’arbre de la dictature, pensant réussir là où les prédécesseurs avaient échoué, voit apparaître derrière l’innocence de la liberté, les péchés de l’inégalité, du chômage, de l’injustice. Après le rêve de la liberté, le cauchemar de la nécessité. C’est le « grand jihad » qui attend les nouveaux venus, l’ombre écrasante du rocher de Sisyphe de la pauvreté, auquel l’Indépendance avait sacrifié la démocratie. Pourvu qu’on en finisse n’importe comment avec le sous-développement, disait-on alors, tant pis, prenons des raccourcis, parons au plus pressé, la démocratie attendra !
A présent, les anciens militants des droits de l’homme, désormais hommes d’Etat, étaient loin d’imaginer l’impitoyable logique qui retourne les rôles dès lors qu’on endosse les charges du pouvoir. Tant qu’on est des parias, on n’a que des droits. Parvenus au pouvoir, on n’a plus aucun droit, on n’a que des devoirs. C’est plus dur qu’une entrée dans les Ordres. La liberté, vécue dans l’ivresse à l’heure de délivrance de la dictature, est devenue une pénitence de forçat dans le temps de la responsabilité. Les élus de la Révolution n’entendent plus de la même manière le grondement du peuple, leurs oreilles souffrent davantage de son tohu-bohu, car c’est à eux que ce fracas s’adresse, ils en ont la responsabilité entière, et il faut répondre ! Chaque jour apporte sa cascade de rebellions et de frustrations, excitées par le projet démocratique lui-même, dont on découvre que l’enseigne « droits de l’homme » ne suffit plus à guérir les souffrances du peuple. Certes, le peuple n’est plus privé de la confession publique de ses doléances et de ses chagrins. Mais à quoi cela lui sert-il, se demande-t-il ? Rien n’a changé pour lui, il est toujours l’inconsolé. La révolution est passée, son malheur est resté.
Là encore, le choc de cette prise de conscience révèle chez les élus d’aujourd’hui leur ignorance de l’histoire d’hier. Car ce n’est pas la première fois que le rocher de Sisyphe, cet enfer de la nécessité, est là, énigmatique, désespérant, résistant aux volontés, aux plans, aux réformes, aux discours, à tout. Est-ce que la démocratie en viendra à bout ? Nul ne le sait pour le moment. Les dirigeants de l’Indépendance tunisienne avaient traversé les mêmes épreuves, les mêmes crises, les mêmes découragements. Ils avaient tenté d’y répondre par les moyens qu’ils jugeaient les mieux adaptés à l’époque. Béji Caïd Essebsi sait, pour y être passé, que la libération n’est pas encore la liberté. Les transgressions autoritaires que l’Indépendance s’était autorisées l’ont été dans le spectre du chaos intérieur qu’on croyait conjurer par le recours à la force étatique. C’est ici qu’a commencé le progressif abandon du souci de démocratie, au profit de l’ordre et de la stabilité, quand la volonté populaire, après l’union sacrée contre l’étranger, s’est trouvée plongée dans des désaccords flagrants. Il en est de même aujourd’hui. L’union jubilatoire de la révolte contre l’ancien régime s’est transformée aussitôt en crise du nouveau régime. Celui-ci doit affronter non seulement ses conflits internes dans l’action de gouverner, mais le refus de l’opinion publique de se laisser gouverner sans disputer. En d’autres termes, les dirigeants actuels sont tenus par la promesse de résoudre non seulement les souffrances sociales que l’Indépendance nationale n’a pas réglées, mais de prouver que les moyens démocratiques sont plus aptes que le passé à cette besogne titanesque.
Le discours de Béji Caïd Essebsi crée les conditions d’une réconciliation historique entre l’œuvre nationale et l’esprit démocratique. C’est cela qui rend son discours intelligible à tous. Pour que les libertés gagnées par la révolution ne deviennent pas source d’exclusion et de trouble chronique, elles doivent avoir, qu’on soit islamiste ou pas, la même intelligence de l’histoire tunisienne. Il n’y a pas deux histoires tunisiennes, il n’y en qu’une, et tant que cette unité ne sera pas réalisée dans la conscience des gens, dans la philosophie des partis, il n’y aura pas de démocratie. Aucun discours, fût-ce celui de la légitimité révolutionnaire, ne peut extirper de la conscience des Tunisiens la geste nationale. Les graves conflits de ces derniers jours avec l’UGTT le révèlent sans détours. Dès qu’il y a mutilation de la conscience nationale, il y a tyrannie. Seule l’histoire donne à la liberté de chacun la possibilité de ne pas être menacée par celle des autres. Ceux qui ne sont pas capables de se réapproprier l’histoire nationale n’y feront qu’un passage éphémère.
La révolution, pour ne pas devenir l’annonce de sombres temps, après avoir été le sourire d’étonnement de l’histoire sur elle-même, trouve avec Béji Caïd Essebsi, dans la leçon de l’histoire, une clé politique. Au-dessus de la politique, par-delà le politique, il y a l’autorité de l’histoire. Si cette autorité n’existe pas, si les anciens opposants à Bourguiba veulent à nouveau faire l’impasse sur l’œuvre de l’indépendance nationale, s’ils ne sont pas capables de se l’approprier et de l’aimer, s’ils ne ressentent pas au fond d’eux cette lueur de gloire anonyme qui brûle comme le souvenir de leurs parents et de leurs ancêtres, eux non plus l’histoire ne les retiendra pas. Qu’ils se montrent plus humbles devant l’histoire, qu’ils réécoutent la plainte blessée de la patrie dans le sanglot inlassable des petites gens : « Eh, ne sommes-nous pas tous des Tunisiens ? » Qu’ils considèrent sans esprit partisan, sans préjugé, l’œuvre politique de Béji Caïd Essebsi dont ils peuvent faire tout leur profit. Qu’ils méditent l’esprit de sa méthode que je résume à ma manière : 1) Il n’est pas de conscience politique sans conscience historique. 2) Seule la conscience historique de soi nous permet d’avoir une conscience politique de l’autre. Pour ma part, c’est la pensée la plus forte que je retiens de Béji Caïd Essebsi, car elle me semble le fond de sa philosophie morale, et la condition de notre réconciliation nationale.

IV / Béji Caid Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

Je vais maintenant aborder la dernière partie de mon propos, pour moi la plus délicate car elle touche aux querelles qui depuis la révolution remontent de toutes les couches de la société dans les rivalités de la classe politique. Elles étaient prévisibles, elles sont nécessaires.

Je ne vois pas comment, acceptant le risque démocratique, on pourrait s’y dérober et revenir à des manières fortes qui ne fonctionnent plus, et provoquent au contraire des convulsions encore plus graves. L’Etat tunisien, après la Révolution, ne bénéficie plus de l’obéissance tacite de la population, sans laquelle il n’aurait pas perduré si longtemps. En réalité, le pouvoir n’a régné sans partage qu’en jouant sur le préjugé confus d’une majorité de Tunisiens, que la démocratie exige un degré de responsabilité individuelle et d’autonomie qui ne leur semblait pas encore assuré.
Les Tunisiens avaient sous les yeux l’exemple de l’Irak, que le forcing démocratique des grandes puissances a précipité dans le malheur de l’anarchie et de la guerre civile. Ils avaient aussi en mémoire l’Algérie qui, en ouvrant la vie politique aux courants religieux, a conduit les Algériens vers la pire des guerres intérieures, si cruelle qu’ils en éprouvent jusqu’à ce jour une horreur tragique, et une révulsion pour leurs propres démons. A présent, les Algériens ont trop pitié d’eux-mêmes pour donner au mot de « révolution » un autre sens que fatal, et ne peuvent s’empêcher de l’associer à des images de crimes fratricides.
Or, en Tunisie la Révolution a eu lieu non seulement en s’épargnant ces déchirements violents, mais au contraire dans un élan de concorde nationale qui reste dans la mémoire tunisienne comme une légende héroïque. Du jour au lendemain, les Tunisiens sont devenus libres, sans que cette liberté leur soit imposée par une intervention étrangère. Ils ont fait soudain un saut dans l’apesanteur de l’histoire, ils ont franchi ce seuil qui les séparait de la modernité, quand il leur manquait la valeur fondatrice de celle-ci, la liberté. Même ceux qui paraissent aux yeux des « progressistes » des antimodernes, les islamistes, doivent être compris comme appartenant totalement à ce temps de la liberté, parce qu’une part d’eux-mêmes baigne dans l’amour des textes sacrés, et veut donner au fonds religieux une reconnaissance révolutionnaire. Ce serait une grave erreur de refuser aux islamistes ce statut d’hommes doués de liberté. Aucune morale politique digne de ce nom ne peut interdire à des conservateurs d’être des hommes libres. La croyance n’est pas contraire à la liberté, car elle touche à la conscience, et la conscience est la première mesure humaine, la plus légitime, la plus irréductible, de sa propre liberté. Personne ne peut me déloger de cette conviction que croyance ou non croyance sont des figures équivalentes de la liberté face aux pouvoirs de la dictature. Il n’y aura donc pas de démocratie tunisienne sans que place soit faite, dans le débat public ou dans l’action politique, aux courants conservateurs. L’utopie d’une démocratie unilatérale, fondée sur une modernité qui ne saurait pas arbitrer le débat entre anciens et modernes, est désormais impraticable. Pire, elle est mutilante, et par là même déshumanisante.
Or, à quoi tient le succès de M. Béji Caïd Essebsi sur la conscience populaire ? A ce qu’il incarne un mélange d’autorité et de bienveillance, qui est la marque d’un arbitrage subtil entre les anciens et les modernes, car il est lui-même un ancien et un moderne à la fois. Il montre qu’en chacun de nous, si moderne soit-on, existe la souvenance d’un monde ancien qui tempère les excès, et qui est nécessaire à l’humanité du discours politique. Je ne dis pas que Béji Caïd Essebsi soit le seul à incarner cela bien sûr, tous nous le ressentons. Mais il est le seul à lui donner une application politique, un langage intelligible, le seul à posséder cette méthode de conciliation entre le passé de la Tunisie et son avenir, à la ressentir comme la seule grandeur qui ait arraché sa génération à la servitude, et à nous la transmettre avec autant de simplicité.
Pourquoi lui plutôt que d’autres ? Parce qu’il l’a déjà pratiquée dans sa vie dans une composition de chaque instant, un équilibre délicat entre la transmission et l’invention, entre la tradition et l’innovation. Il a participé intimement, avec l’indépendance nationale, à cette fabrique de la modernité tunisienne sur le fonds des cultes et des croyances dont il est lui-même habité, et qui ne l’ont pas empêché de concevoir un style souverain où les Tunisiens savent rivaliser avec les élites les plus éclairées de la civilisation mondiale. La pensée politique de Béji Caïd Essebsi n’a pas besoin d’afficher une quelconque identité islamique ou arabe, car cette affirmation, outre qu’elle lui paraît outrancière et choque sa pudeur naturelle, trahit déjà la faiblesse pathétique du moi. L’obsession d’identité signifie toujours sa perte. Non, Béji Caïd Essebsi est suffisamment conforté de la sienne, suffisamment à l’aise dans la mémoire enjouée de ses pères, pour ne pas craindre de la perdre ni de la trahir en se tournant délibérément vers le monde. Son identité va de soi, elle ne pose plus problème. Elle est une évidence qui s’est résolue dans les étapes de la lutte nationale. Ceux qui veulent en faire une cause de discorde se placent en deçà de la conscience nationale. Le fanatisme religieux est le symptôme violent d’une infirmité de la conscience nationale, sans parler de l’indigence d’une foi qui a besoin de tant de charivari pour s’imposer.
D’ailleurs, est-ce un simple hasard de l’histoire que le premier processus électoral de la jeune démocratie tunisienne ait été mené sous l’autorité impeccable d’un « ancien », d’un vieux militant du Destour, comme si l’histoire républicaine de la Tunisie avait justement comme fonction de donner à la Tunisie des hommes tels que Béji Caïd Essebsi, doués d’un sens de l’Etat suffisamment fort pour que celui-ci puisse traverser les bouleversements sans vaciller sur ses assises ? Il a assuré les conditions de neutralité de la campagne électorale dans un climat de cacophonie partisane et de rixe sociale, sans jamais tenter la moindre manœuvre pour empêcher la victoire de ses adversaires, qu’il a accompagnée avec une loyauté irréprochable. Il faut s’interroger sur cette extraordinaire ruse de l’histoire qui a voulu que la Révolution tunisienne, victorieuse de la dictature, ait déposé entre les mains d’un des meilleurs bourguibiens le soin d’opérer la conversion de l’Etat de Bourguiba à la démocratie. En fait, Béji Caïd Essebsi avait tout de suite compris le sens profond de la Révolution, le besoin vital d’une véritable alternance.
Il a très vite perçu aussi le lien patriotique entre la lutte pour l’Indépendance et l’élan de la révolution. Lui-même n’a pu revenir sur la scène politique avec autant de détermination que dans l’écho de ce rappel, parce que, dès le départ, la révolution rappelait le rêve de l’Indépendance, mais réactualisé, ramené sur le chemin dont elle avait dévié après une trop longue usure du pouvoir personnel. Le mot de « nation », le mot « Tunisie » avaient perdu leur sens à la veille de la Révolution. Le sentiment patriotique s’était éteint. Le 14 janvier l’a ressuscité. La Révolution est donc l’accomplissement de la souveraineté nationale, rendue à la volonté populaire dans son mouvement initial de liberté. La révolution est une déclinaison plus parfaite du sentiment national, elle n’a pas de vie séparée de la nation. Elle ne peut pas être séparée du sentiment national, sous peine d’être perçue comme antinationale. Elle est la citoyenneté véritable restituée à la nation, et pas une citoyenneté hors de la nation. Ainsi, le sentiment de liberté révolutionnaire est inséparable du sentiment de libération nationale, car il n’est pas le soulèvement d’une partie de la population contre une autre partie, il est ce prisme unanime où chacun retrouve le visage poétique de la patrie dans le geste de la liberté.
Le rôle de Béji Caïd Essebsi va bien au-delà de l’idéologie d’un parti, fût-ce le sien. Il signifie que la Révolution n’est pas l’expression d’une rupture avec l’Etat national en tant que tel, qu’elle n’est pas un phénomène hors du temps, d’une altérité radicale par rapport à l’histoire antérieure. Si la révolution se fige dans une épopée qui croit se suffire à elle-même, qu’elle érige son propre temple sacré devant lequel des gardiens aux yeux charbonneux croisent leurs armes pour en interdire l’entrée, comme s’ils en détenaient seuls la jouissance, par un droit de propriété qui leur serait échu de manière mystérieuse, alors elle devient le contraire de ce qu’elle avait annoncé, et mettrait à la place de la confiance et de la fierté, leur envers, la peur et la violence. Elle anéantirait tout espoir pour les Tunisiens que la liberté soit effectivement la valeur morale qui les réunit, car elle sera devenue la menace physique qui les divise.
Ainsi, au moment où nous naissons à la démocratie et à la liberté, nous voyons pointer les conséquences que pourraient avoir ces libertés si elles voulaient asseoir leur triomphe par l’élimination radicale de la partie adverse, et obliger les Tunisiens à se déchirer d’un côté ou de l’autre. Des penchants de ce genre animent les gardiens de la révolution. « Garder » la révolution, c’est la confisquer pour soi, en ôter le droit d’accès aux autres, en faire un parti d’exclusion qui ramène le cauchemar de luttes primitives autour d’un butin qu’on s’arrache par la violence, l’Etat, consacrant un seul groupe comme détenteur du legs révolutionnaire. C’est le fantasme du parti unique. Dans l’autre camp, il y a les modernistes qui eux, ne conçoivent pas que les conservateurs aient un droit de gestion sur les affaires publiques. Ils regardent avec dédain la victoire électorale de leurs adversaires comme un accident, une bévue de l’histoire, et les accablent de moqueries sur la science de gouverner, qui demandent d’autres lumières, insinuent-ils, que le souci d’entrer sans péché dans la vie éternelle, ou celui d’afficher des panneaux de prière dans les couloirs des administrations. Le résultat de ce malentendu dramatique et de ce mépris général, est que ne se sentant plus d’aucun côté, ne se retrouvant nulle part, les Tunisiens vont prendre en horreur la démocratie, et vont languir après l’ordre et la tranquillité que procure l’absence de disputes de la dictature, excédés par le climat de divorce et de haine partisanes.
Béji Caïd Essebsi est revenu en politique afin d’aider les citoyens à résoudre en leur for intérieur la crise entre l’héritage des valeurs anciennes, et leur confrontation avec des libertés nouvelles qui, laissées à tous les extrêmes, privées de conscience nationale, détruiront l’œuvre de l’indépendance, l’Etat, et le bienfait de la Révolution, la liberté. Ses ennemis doivent cesser d’avoir peur de lui. Libre de toute convoitise du pouvoir, pour l’avoir exercé toute sa vie, Béji Caïd Essebsi est parvenu à ce degré d’extinction de l’ambition personnelle, ce détachement des honneurs que connaissent seuls ceux qui les ont tous obtenus, et ne sont pas là pour s’assurer de leurs mérites, mais faire en sorte que le prochain gouvernement qui sortira des urnes s’inscrive dans la conscience indiscutable d’appartenir à une seule et même histoire. Il a prouvé qu’il possédait une immunité historique contre le retour de la dictature. Il ne revient pas sur la scène publique avec l’habit solennel d’un officiel tout fringant de son noviciat, pas encore assez comblé de reconnaissance pour échapper à la posture. Non, Béji Caïd Essebsi n’est là que revêtu du seul costume politique qui lui sied, celui du langage, le faste souriant du langage, celui que tout le monde comprend, celui des gentilshommes du peuple, le discours politique exquis de la civilité, une langue de haute et vieille civilité plébéienne, délicieusement musulmane et audacieusement libre, qui donne à son éloquence le statut d’une parfaite égalité morale avec le peuple. Le langage politique de Caïd Essebsi est une économie de la dignité. Sa langue est celle qui humanise la politique, elle produit le verbe de son autorité morale, et elle reconstitue en chaque Tunisien divisé la douceur d’un chez soi aux confins de toutes les courbes du pays qu’il traverse, dans l’accord spontané à cette musique collinaire où le cosmos semble se refléter, et qui n’est que la magie intacte de notre enfance.

Hélé Béji