mardi 29 novembre 2011

ETRE LAÏC EN TERRE D'ISLAM

Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS

LEMONDE du 28.11.11  

Face à l'islam, les Français vivent dans l'illusion d'une équation magique selon laquelle la République équivaut à la démocratie qui équivaut à la laïcité qui équivaut à l'égalité des sexes qui équivaut à la modernité qui équivaut à l'Occident qui équivaut au christianisme. L'équation, mal posée, est insoluble. Aucun de ses termes ne résiste à l'analyse de terrain.

Donnons un point à Brice Hortefeux, à l'époque ministre de l'intérieur. Un musulman, "quand il y en a un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes". En effet, ils ne sont pas deux à penser la même chose ! D'un point de vue politique, l'islam n'existe pas. Il est un vocabulaire politique islamique issu de la théologie, de la philosophie, du droit musulmans. Mais chacun de ses mots est polysémique.
De même, il y a des partis qui se réclament de l'islam. Les uns sont conservateurs et néolibéraux, les autres étatistes et/ou révolutionnaires, et tous sont nationalistes, donnant aux intérêts de l'Etat-nation la priorité sur ceux de la communauté des croyants. Un militant algérien l'avait expliqué au jeune historien et sociologue Maxime Rodinson, lors d'une Fête de L'Humanité, entre les deux guerres :"L'Oumma et L'Huma, c'est la même chose ."
Et cette même chose relève de l'utopie. En conséquence, les conflits qui déchirent les sociétés islamiques sont internes à celles-ci. Ils opposent les musulmans entre eux, plutôt que ceux-ci à l'Occident. Ainsi du Pakistan, de l'Afghanistan, de l'Irak, ou encore, dans le contexte des "printemps arabes", de la Syrie, de l'Egypte, de la Libye.
L'islam est un mot-valise qui n'interdit en rien aux musulmans concrets d'être des adeptes de la laïcité, pas plus que le christianisme ne prédisposait les chrétiens à le devenir. Mais la laïcité est elle-même une catégorie vide de sens politique précis.
En France, elle désigne la séparation pragmatique des cultes et de l'Etat, au nom d'une conception universaliste de la citoyenneté. En Turquie, elle signifie son antipode : la subordination politique et bureaucratique du religieux à l'Etat, dans le contexte d'une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté.
Encore faut-il se garder de figer chacune des deux trajectoires dans un modèle anhistorique. La France demeure habitée par une représentation ethnoconfessionnelle de l'appartenance à la nation, comme l'a démontré la collaboration de Vichy avec les nazis après cinquante ans d'antisémitisme républicain, et comme le rappellent aujourd'hui les propos nauséabonds de ministres au détriment des Français de confession ou d'origine familiale musulmane, voire juive.
Dans le même temps, des Turcs plaident en faveur d'une refondation universaliste de leur République afin qu'elle assure l'égalité réelle des droits à tous les citoyens - une mue dont la reconnaissance du génocide des Arméniens est le prix d'entrée.
La plupart des pays du Moyen-Orient se situent à la confluence de ces deux modèles de laïcité et de citoyenneté, pour avoir été successivement des provinces ottomanes et des colonies françaises ou britanniques. Il en est de la sorte en Algérie, en Tunisie, en Egypte, au Liban, en Syrie, en Irak. Mais cela est aussi vrai de la Grèce, des républiques de l'ancienne Yougoslavie ou d'Israël...
Derechef, l'islam explique moins que ne le fait l'histoire, et notamment le passage d'un monde impérial inclusif de l'aire ottomane à un monde d'Etats-nations fonctionnant selon des logiques d'exclusion.
Un autre distinguo s'impose. La laïcité est une politique publique, relative à l'organisation légale ou administrative des champs religieux et politique. La sécularisation est un processus social de dissociation des affaires de la cité et des convictions religieuses. La laïcité de l'Etat, alla franca ou alla turca, n'est pas une condition nécessaire à la sécularisation de la société, ainsi que le démontre l'expérience des régimes occidentaux confessionnels, du Maroc ou de la République islamique d'Iran.
De même, elle n'exclut pas l'arrivée au pouvoir, par le biais des urnes, d'un parti islamique, comme en Turquie et en Tunisie, sans que cette alternance remette obligatoirement en cause le caractère laïque des institutions ni la sécularisation de la société. C'est que les électeurs ont souvent voté pour ces partis selon des raisons non religieuses, par exemple pour sortir les sortants et renvoyer l'armée dans ses casernes en Turquie, ou pour rompre avec l'ancien régime en Tunisie.
Autrement dit, il n'est de laïcité, en terre d'islam, que par rapport à des histoires et des contextes singuliers, au regard des pratiques ou des stratégies effectives des acteurs sociaux. D'une situation à l'autre, cette idée est un élément de la domination politique et de la distinction sociale, en bref un langage de classe.
En outre, pour une minorité de musulmans qui, pour être minoritaires, n'en sont pas moins respectables ni moins musulmans, elle est accolée à certaines libertés publiques, comme celles de la conscience ou du gosier. Et, pour une majorité d'entre eux, elle est le nom respectable de l'islamophobie dans laquelle se vautre désormais l'Europe.
Dès lors que la laïcité est un "événement", historiquement situé, plutôt qu'une "essence", pour reprendre la distinction du philosophe Gilles Deleuze sur ce que doit dire un concept, elle n'entretient pas, avec le politique ou le religieux, un rapport fixe. L'islam a été peu présent dans le déclenchement des "printemps arabes". Il s'y est vite (ré)inséré. Mais n'énonçons pas ces recompositions selon un jeu à somme nulle.
D'abord, parce que les armées, ou les régimes sous tutelle militaire, ont, la main sur le coeur de la laïcité, beaucoup concédé à l'islam pour lutter contre la gauche ou les revendications régionalistes, notamment en Algérie, en Egypte et en Turquie, dans les années 1960-1990.
Ensuite, parce que les mobilisations de 2011 ont fourni aux jeunes militants laïques et islamistes l'opportunité de lutter ensemble, de partager l'espace public au prix de compromis mutuels, et d'imposer aux aînés de leurs camps respectifs de nouvelles visions de la cité. Selon le politologue marocain Mohamed Tozy, devrait en découler une offre islamique d'Etat séculier, dont le vocabulaire musulman, prompt à effaroucher les opinions occidentales, avec ses notions de "charia" ou de "califat", pourrait ne rien dire d'autre qu'Etat civil de droit, bonne gouvernance et privatisation de la solidarité sociale.
L'idée hexagonale de laïcité n'a pas aidé les Français à admettre l'iniquité des Etats moyen-orientaux qui s'en réclamaient ni à pressentir l'éclosion des "printemps arabes". Elle menace maintenant de les faire passer à côté des recompositions en cours. Le vrai problème a moins trait aux rapports de la religion et du politique qu'à la relation au néolibéralisme des partis issus de l'islamisme.
Si les peuples dits arabes ou musulmans ont apporté la preuve de leur capacité àsecouer le joug de l'oppression politique, ils n'ont pas encore - pas plus que les Européens - su apporter une réponse à la crise structurelle qui frappe l'économie mondiale. Certes, la Turquie de l'AKP caracole avec ses 8 % de croissance. Mais pour combien de temps, et en quoi ce succès est-il reproductible sous prétexte d'islam ?
Quid du prétendu miracle tunisien qui n'était qu'un mirage, sans même parler de la vulnérabilité du décollage du Maroc, des trompe-l'oeil pharaoniques du Golfe ou des piètres performances de l'Egypte et de la Syrie ?
La question à laquelle sont confrontés les musulmans, islamistes et laïcistes confondus, est sociale et non religieuse. Et, pour la résoudre, le "petit père Combes" (il avait préparé le projet de loi de séparation de l'Eglise et de l'Etatqui sera votée en 1905) leur sera moins utile que l'économiste Keynes.

jeudi 24 novembre 2011

DES GAGES CONTRE LA CORRUPTION PAR LES ELUS EUX MÊMES



" Des gages .... sinon dégages ! "


Article paru dans : Kapitalis et Ifriqiya Magazine



Il faut rappeler que l'une des raisons majeures qui a déclenché la révolution tunisienne c'est la corruption et l'abus des biens sociaux. Il serait bien que nos élus donnent des gages au peuple contre tout enrichissement personnel sur les deniers de l'Etat.

Certes, il faut que les représentants du peule soient payés correctement. C’est le prix de la démocratie. Mais il leur revient de revoir le coût du fonctionnement de la démocratie et de trouver le juste prix pour tous ses acteurs.

Nos élus, seraient-ils assez sages et honnêtes pour s'inspirer de leurs homologues scandinaves, pour qui les deniers publics doivent être toujours dépensés au juste prix et qui refusent les privilèges que les pays latins lient à leurs fonctions ?

Selon le choix qu'ils retiendront, on saura si c'est "servir" le pays qui les motive en premier ou l'émolument et les privilèges que certains régimes associent à la fonction, qui les attirent, comme certains le pensent.

Par ailleurs, et pour plus de transparence, il faut instaurer une règle pour contrôler le patrimoine à l’entrée en fonction et au départ pour les parlementaires mais aussi pour les ministres ainsi que le chef d’Etat. 
Ensuite, il faut qu’une association bien structurée, surveille cette question au nom de la société civile.
C’est un moyen de lutter contre la corruption en amont. Cela évitera tout enrichissement suspect. 

Car par le passé certains ministres indélicats, choquaient les tunisiens qui les voyaient étaler une richesse "subite" et s'étonneaient de les voir sortir de terre des palais, à peine entrés en fonction.

Pour être complet, il faudrait que nos élus rompent avec des pratiques scandaleuses qui ont toujours choqué les tunisiens, quand ils faisaient du "clientélisme" et pistonnaient leurs amis et leurs proches pour des postes pris à d'autres plus qualifiés qu'eux.
Pour la bonne marche de l'administration tunisienne, il est important de revenir à des méthodes démocratiques et justes par l'attribution des postes à la "méritocratie", pour rompre définitivement avec l'autocratie.

Il faut aussi que la société civile participe à des associations chargées de contrôler les règles de transparence et de dénoncer la corruption. Je songe à des associations comme "Transparency International", car les meilleures règles juridiques ne sont pas grand chose quand il n' y a pas de contrôle de la part de la société.

N'oublions pas que c'était aussi contre ces types de corruptions que Mohamed Bouazizi s'était révolté et cela ne devrait pas poser de problème à Ennahdha qui a fait sa campagne sur la morale et la lutte contre la corruption ! Encore que ce parti n’ait pas donné des gages de transparence sur son financement, c’est le moins que l’on puisse dire !

Rachid Barnat











DÉCLARATIONS DE MONCEF MARZOUKI


La première interview de Moncef Marzouki sur la chaîne TV nationale 1, après l'investiture de l'assemblée constituante, se veut rassurante quant aux inquiétudes à propos des libertés individuelles et à propos du statut de la femme. 

Il affirme ne s'être allié à Ennahdha qu'avec l'engagement de ce parti à ne pas toucher à ces acquis. 


Pour le reste il affirme qu'il y a des lignes rouges qu'il n'admettra pas qu'Ennahdha dépasse; auquel cas l'alliance sera rompue. 
Il semble sincère. Prenons acte de ce qu'il a dit.


Il faut rappeler que Moncef Marzouki a été président de la ligue des droits de l'homme en Tunisie. Son parcours et celui de Mustafa Ben Jaafar feront qu'ils seront garants de la liberté individuelle.
Ce qui n'empêche pas, comme il le dit, que la société civile organisées en associations doit rester vigilante et contrôler les dires et les actes des gouvernants. Car sans elle, il ne peut y avoir de démocratie. Donc acte.

Laissons-les travailler et réservons nos critiques quand c'est nécessaire. Mais aussi soyons, justes pour dire notre approbation de toute décision positive.
En somme ne restons pas uniquement dans une opposition systématique et démagogique.
Soyons constructif. La Tunisie en a grandement besoin.

mercredi 23 novembre 2011

L’ÉMIR DU QATAR NE CACHE PLUS SON JEU

Al Jazeera ne cache plus son jeu !


Si jusque-là ce média soutenait les islamistes en Tunisie en faisant une pub qui ne disait pas son nom à Ghannouchi; depuis le succès de celui-ci, Al Jazeera passe à la vitesse supérieure. Ouvertement par le choix des intervenants, elle ne cesse d'apporter son soutien aux frères musulmans d'Egypte. En passant en boucle des interviews fleuves de leurs représentants, choisis parmi ceux qui présentent le mieux "en costume-cravate, rasé de près", pour ne pas effrayer ceux qui en auraient peur.
Ce matin une émission est consacrée à l'islamisme dans les pays arabophones. 
Le présentateur dit : " Ne serait-il pas temps que les islamistes puissent accéder au pouvoir dans les pays en révolte ? ". " Pourquoi seraient-ils moins légitimes que d'autres, pour gouverner ? ".

Ce qui confirme bien le jeu de l'émir du Qatar, son désir d'hégémonie sur les pays en révolte et son ingérence directe pour faire avorter les révolutions du printemps arabe. 
Puisqu'il veut imposer sa volonté en instaurant le wahhabisme en guise de réponse aux revendications des révolutionnaires: LIBERTÉ, DIGNITÉ, LUTTE CONTRE LA CORRUPTION.
Alors que nous savons que le salafisme wahhabite est liberticide et obscurantiste.

Comment se fait-il que des journalistes d'Aljazeera, dont la plus part sont issus des pays en révolte et qui sont en opposition ouverte avec les régimes autocratiques en place, acceptent-ils de soutenir les islamistes, quand on sait  qu'ils sont antidémocrates, pour vouloir que s'installe dans leur pays d'origine un régime théocratique ? Auraient-ils vendu leurs âmes et sacrifié leurs principes et idéaux démocratiques à leur émir et patron qatari ?

Je ne sais ce que feront les égyptiens devant cet ogre. Mais il est vrai qu'ils ont aussi à lutter contre la main mise de l'armée sur leur révolution, et qui elle est soutenue par les américains.
Ils jeunes révolutionnaires égyptiens sont pris entre le marteau et l'enclume. Ils vont devoir résister aux deux puissances " financières " : qatarie d'une part et américaine d'autre part.
Je leur souhaite beaucoup de courage pour accéder eux aussi à la démocratie.

Rachi Barnat

mardi 22 novembre 2011

QUELQUES IMPRESSIONS DE LA CONSTITUANTE LE JOUR D'INVESTITURE DE SES ELUS

J'assiste en directe à la cérémonie inaugurale de la constituante transmise par la télévision nationale tunisienne. 
Une excellente idée, d'avoir invité à cette séance historique trois personnalités qui ont participé à la rédaction de la première constitution de 1959 : Ahmed MESTIRI, Ahmed Ben Salah et Mustapha FILALI le plus jeune constituant d'alors. Mais aussi Yadh Ben ACHOUR, président de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution (Hiror), Kamel JENDOUBI, président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), Abdelfattah AMOR, président de la Commission nationale d’investigation sur les faits de corruption et de malversation (Cnicm) et Taoufik BOUDERBALA, président de la Commission nationale d’établissement des faits sur les abus et les violations enregistrés lors de la révolution (Cnefav).
Une cérémonie digne, jusqu'à ce qu'un incident éclate. Le président Tahar HMILA, doyen d'âge, dans son discours de bienvenue, s'est autorisé des digressions partisanes et moralisatrices (avec moult citations coraniques et de hadiths), ce qu'un jeune parlementaire a contesté en lui rappelant que son discours n'est pas l'ordre du jour de la séance inaugurale. 
A l'origine de l'incident, une revue remise à la disposition de chaque parlementaire dans l'intention de dénigrer le chef d'El Aridha, Hechmi HAMDI. Revue qui n'a pas sa place dans un tel lieu. 
Qui est derrière cette manigance ? Le président de la séance inaugurale et doyen de l'assemblée, a promis l'éclaircissement de cette affaire, pour en punir l'instigateur.
L'incident a été clos par l'opposition qui a entonné la strophe de l'hymne national due à Aboul Kacem CHEBBI; très vite repris en chœur par toute l'assemblée.
Tahar HMILA, a su avec beaucoup de sagesse et parfois avec humour, calmer les esprits à chaque incident. Allant jusqu'à répéter aux nouveaux élus que "c'est çà la démocratie, faite de contestations, d'incidents ... mais qu'ils n'oublient pas de rester courtois et de respecter le lieu symbole de la République; mais aussi de respecter la mémoire de ceux qui ont sacrifié leur vie pour qu'ils puissent accéder en ce jour à ce lieu".
Ce qui attire l'attention, c'est la présence féminine nombreuse dans cette assemblée. Cela fait plaisir. Mais ce qui me désole c'est que dans leur majorité elles sont "foulardées", donc appartenant au parti d'Ennahdha. Ce parti les utilise-t-il comme alibi ? Sauront-elles défendre les acquis de la tunisienne ? Ou seront-elles pires que Souad Ben Abderrahim, l'autre alibi de modernité du parti Ennahdha, puisqu’en "cheveux", mais au discours antiféministe dangereux pour les tunisiennes !
Ce qui lui a valu, d'ailleurs d'avoir été chahutée et bousculée à son arrivée au palais du Bardo; par la foule venue manifester sa joie pour ce premier pas vers la démocratie, mais aussi contester les dérapages de certains partis. Finalement elle n'a pu accéder au parlement que grâce à un cordon de policiers.
Et dire que ces "foulardées" ont été à l'école de BOURGUIBA et qu'elles ont bénéficié du statut qu'il a accordé aux femmes. Seront-elles les "fossoyeuses" de ce statut ? Couperont-elles la branche sur laquelle elles sont assises ?
Au moment de voter pour la présidence du parlement, un opposant a contesté la procédure qui consistait à plébisciter Mustafa Ben JAAFAR déjà désigné par les trois partis de la coalition. 
Tahar HMILA a demandé donc s'il y a d'autres postulants. Il y eu deux de plus dont Maya JRIBI. 
Celle-ci avant de passer au vote a demandé que chacun des candidats dise un mot pour justifier sa candidature. Des trois, elle a été la meilleure : un discours sincère et non "langue de bois" comme celui de ses concurrents. 
Mais les jeux étant faits avant même cette réunion inaugurale, ce sera Mustafa Ben JAAFAR qui sera élu président de l'assemblée.
Maya JRIBI, fair-play ira le féliciter avec beaucoup de classe. 

Je regrette beaucoup que ce poste ne lui revienne pas. Cela aurait été un beau symbole pour le Tunisie mais aussi pour le monde dit arabo musulman.
Rachid Barnat

Lire aussi : Kapitalis et La Presse


LETTRE OUVERTE AUX NOUVEAUX ELUS


22 novembre 2011, 
jour d'investiture de la première Constituante élue démocratiquement
à marquer d'une pierre blanche


Vous avez été élus à l’Assemblée Constituante, au terme d’une période révolutionnaire et à la faveur d’un scrutin historique qui a été à la fois transparent pour la première fois de l’histoire de la Tunisie et qui a vu une participation magnifique qui montre l’attachement des Tunisiens à la liberté de vote ; ce qui vous donne une très grande légitimité. Une fois de plus les tunisiens auront étonné le monde entier par l’engouement (plus de 90 % des inscrits) qu’ils ont manifesté pour ces élections, après l’avoir étonné par leur révolte par laquelle ils ont chassé leur dictateur.

Vous mesurez, je le pense, le rôle historique que vous allez jouer et, du coup, la responsabilité immense qui est la vôtre, à chacun d’entre vous, à l’égard du peuple Tunisien. Au moment où vous allez rédiger ensemble la nouvelle Constitution du pays, sachez que vos enfants vous regarderont agir et que vous aurez à leur rendre des comptes. Essayez donc d’être à la hauteur des enjeux qui sont de donner à vos enfants un pays qui leur permettra de s’épanouir et de progresser.

Je pense  que vous  avez tous la volonté de faire le mieux pour votre pays et je voudrai vous rappeler quelques règles simples qui devraient, selon moi, guider votre action.
Il faut d’abord que vous ayez conscience que vous n’allez pas, dans l’immédiat, agir sur la vie politique au jour le jour mais que vous allez réfléchir et voter sur les règles d’organisation des pouvoirs car ce sont ces règles qui ensuite permettront d’organiser une vie politique riche et porteuse d’espoir.

Que veulent les Tunisiens ? En faisant leur révolution et en chassant le dictateur, ils ont adressé quelques demandes simples :
- Ils ont souhaité d’abord la liberté. Ils ont dit qu’ils ne voulaient plus vivre dans la peur et dans le silence.
- Ils ont ensuite dit qu’ils voulaient éradiquer la corruption sous toutes ses formes et permettre l’existence d’un véritable Etat de droit.
- Ils ont dit enfin qu’il fallait mettre un terme au déséquilibre économique trop profond entre les régions et entre les différentes classes sociales.
Je ne crois pas trahir les aspirations du peuple tunisien en les résumant en ces trois demandes essentielles.

A l'occasion de votre investiture, je voudrai vous dire que pour parvenir à les satisfaire, la Constitution devra respecter un certain nombre de principes essentiels :
- Si l’on veut que la liberté réclamée par le peuple existe réellement, il faut que l’on ne passe pas d’une dictature à l’autre. Or cela exige selon moi que la Constitution se réfère expressément à la Déclaration Universelles des droits de l’homme qui n’est pas réservée à l’Occident mais, comme son titre l’indique, à l’ensemble des hommes.
- Si l’on veut éradiquer la corruption et éviter qu’elle ne gangrène, à nouveau, la vie du pays ; il faut que la Constitution organise une Justice indépendante, disposant de réels pouvoirs et que, nul dans le pays, ne soit à l’abri de cette Justice.
- Enfin, la Constitution devra organiser la vie des régions de manière à assurer un égal développement pour chacune d’elle.

Voilà, me semble-t-il, les principes qui devront guider vos choix. Vous devrez éviter les compromissions, les demis mesures pour satisfaire chacun.
Soyez fermes sur ces principes et le peuple Tunisien vous en sera reconnaissant.

Rachid Barnat

dimanche 20 novembre 2011

TOUCHEZ PAS A NOTRE HYMNE NATIONAL !


Article paru dans : Kapitalis et Ifriqiya Magazine

Je lis avec effroi un article du journal Le grand Soir qui présente M.Moncef ben Salem comme étant le futur ministre de l’Education Nationale en Tunisie et qui nous précise que parmi les projets de ce futur ministre, il y aurait la suppression d’un couplet de notre hymne national, celui qui nous vient d’un couplet d’un poème d’Abou El Kacem Chebbi :

"Lorsque le peuple un jour veut la vie
Le destin se doit de répondre
Aux ténèbres de se dissiper
Aux chaînes de se briser"


Si l’information est vraie et si tel est le projet de ce futur ministre, j’espère que tous les Tunisiens se révolteront et s’opposeront fermement à ce projet choquant.

Je rappelle qu’Abou Kacem Chebbi (1909 -1934) est le plus grand poète tunisien et comme l’écrit le Dr Mabrouk Manai, traduit par le Dr Samir Marzouki dans la préface du très beau livre "Abou El Kacem Chabbi" paru aux éditions Nirvana en 2009 :
« Il s’agit du plus grand poète de Tunisie et du plus illustre à l’époque contemporaine. Il est également l’un des plus grands poètes arabophones et des plus connus, en particulier dans la première moitié du XIX ° siècle. Grâce à sa poésie, il a rendu un service insigne à la Tunisie, que ce soit dans la période de lutte pour la libération et l’indépendance ou bien dans la période de mobilisation nationale pour le progrès et le développement. La Tunisie lui en conçut la plus grande reconnaissance, éternisa sa mémoire et répandit son nom dans les quatre horizons. »

L'hymne de la révolution  « Humat Al-Hima », est écrit dans les années 1930 par le poète Mustafa Al Rafi’i et mis en musique par Ahmed Keireddine.

Deux vers du célèbre poème «  La volonté de vivre  »  d'Abou El Kacem Chabbi ont été intégrés dans notre hymne national, ajoutés à la fin du texte « Lorsqu'un jour le peuple veut vivre... ».
Ces deux vers ont été repris par des manifestants lors des derniers événements non seulement en Tunisie mais aussi en Egypte, au Yémen et ailleurs.

Et ce sont ces deux magnifiques vers d’Abou El Kacem Chabbi, qui collent si parfaitement à la révolution qu’a menée le peuple tunisien et sa jeunesse que l’on voudrait supprimer en faisant une offense grave non seulement à notre poète national mais à tous nos pères qui ont lutté pour l’indépendance du pays et dont certains sont morts en chantant ce couplet ! 
C'est pour cette raison que ce couplet fait partie de notre mémoire collective et que personne n'a qualité pour y toucher. 

Monsieur Moncef Ben Salem sera oublié depuis longtemps que l’on dira encore, partout dans le monde, les vers d’Abbou Kacem El Chebbi qui a toujours manifesté un grand amour de sa Tunisie natale comme dans ces vers par exemple et dans beaucoup d’autres :

« O belle Tunisie, dans l’océan,
De la passion de quelle nage j’ai nagé
Avec pour toi ton profond amour dont j’ai
Eprouvé l’amertume et la brûlure.
Plus le temps passera, plus les nuits
Te révéleront la douceur de mon amour sincère et de ma loyauté. »

Vraiment j’invite les lecteurs à aller se replonger dans les poèmes d’Abbou Kacem El Chebbi ; et au lieu de supprimer ce couplet de l’hymne national, il faut apprendre, au contraire, à nos enfants les poèmes de cet homme.
En tous cas, j’espère que se lèvera un vent de révolte si le pouvoir, dans sa bêtise dogmatique s’en prenait à ce poète.

Est-ce ceux-là que les tunisiens veulent pour les gouverner ? Les ont-ils élus pour réécrire l’Histoire de la Tunisie à leur manière, en réglant leur compte à d’illustres intellectuels qui ont aidé à la modernisation de la Tunisie ?
Est-ce le début de la REECRITURE de notre Histoire commune ?
Les tunisiens toléreront-ils que l’on touchât à leur mémoire collective ?


Rachid Barnat

Lire la lettre ouverte du Pr Mohamed Dhiaeddine Souissi



LETTRE OUVERTE AUX JEUNES DÉMOCRATES

Lettre parue aussi dans Kapitalis 
et dans Ifriqiya Magazine 

La Tunisie est à la croisée des chemins. Elle a une chance qui risque de ne pas se reproduire de si tôt, pour instaurer un vrai régime démocratique. Mon inquiétude est de ne pas tomber dans les pièges du passé et de nous retrouver leurrés par des partis totalitaires pour qui la démocratie n’est qu’un moyen pour accéder au pouvoir.

Pour rappel, mon père Boubaker Barnat, un grand résistant qui a sacrifié sa jeunesse (il a commencé à militer dés l’âge de 15 ans, à plusieurs reprises emprisonné pour raison politique ; puis condamné à mort ; à la fin, gracié par le général De Gaulle) pour lutter pour l’indépendance de son pays et pour l’instauration d’un régime républicain, démocratique et laïque ; très vite il va déchanter.

S’il avait accepté l’autoritarisme du début du règne de Bourguiba, qu’il estimait nécessaire pour imposer les réformes indispensables pour la modernisation de la Tunisie (statut de la famille, statut de la femme ….), qui seront suivies selon lui nécessairement par l’instauration d’une véritable démocratie, suite logique à « la politique des étapes » de Bourguiba (sia’set el mara’hel); très vite il a senti venir le piège qui va mener Bourguiba vers un régime autocratique, voir despotique vers la fin de son règne, grâce à une machine à broyer toutes les résistances : le Néodestour, parti unique. Et c’en était fini de la démocratie sous Bourguiba.
Et de cela, mon père discutait souvent avec ses amis, anciens codétenus : Mr Behi Ladgham, devenu ministre de la défense puis premier ministre ; Mr Mongi Slim, ambassadeur de la Tunisie auprès de l’ONU, entre autres. Bien que déçus, ils étaient impuissants devant ce parti devenu trop puissant.

Puis en 1987, suite au beau discours-programme de Ben Ali, à mon tour j’ai cru enfin à une possible démocratie dans la Tunisie post Bourguibienne. A mon tour de déchanter quand, 2 ans après son arrivée au pouvoir, la machine Néodestour rebaptisé RCD (Rassemblement pour le changement démocratique), va instaurer un régime autocratique encore plus dur que celui de Bourguiba.

La suite, tous nos jeunes la connaissent puisque c’est eux qui ont « dégagé » le tyran.

C’est pourquoi je me méfie de tout parti qui a vocation au totalitarisme. Dont les partis islamistes. Plus particulièrement Ennahdha qui a la cote auprès de beaucoup de jeunes qui croient à leur discours « modéré ». Je ne crois pas comme certains démocrates, que nous aurions en Tunisie un islamisme « modéré ». Cela n’existe pas. Leur programme est clair, c’est du salafisme qui se fonde sur : « le Coran + la Chariâa ». S’ils en dévient, c’est qu’ils sont hypocrites. Ils sont condamnés à l’appliquer et de plus en plus rigoureusement. C’est pourquoi les dérives vers le totalitarisme sont réelles….

Ce parti islamiste Ennahdha (Renaissance) et son chef Ghannouchi, grands vainqueurs des récentes élections générales, essaient de se refaire une virginité sur les ruines de l’ancienne dictature Ben Ali.

Pourtant, force est de constater que les islamistes du parti Ennahdha, longtemps en embuscade, n’ont pas joué un rôle majeur dans le renversement du régime de Ben Ali.

Mais en tant que parti des plus organisés, bien financé et soutenu par les émirs du Golfe et leurs médias, ils ont su tirer les marrons du feu en infiltrant les couches sociales les plus déshérités de la société tunisienne, surtout dans le sud du pays en multipliant actions et discours populistes.
Le problème, c’est que leur discours est ambigu. Ils peuvent tenir 3 à 4 langages à la fois.
Monsieur Ghannouchi nous dit officiellement qu’il respectera les libertés publiques, que les droits seront les mêmes pour les hommes et les femmes, qu’il n’imposera pas le port du voile aux femmes. 
Pourtant jadis disciple de Nasser, il n’a jamais dissimulé sa sympathie active pour la doctrine de Hassan el-Banna, le fondateur égyptien des Frères musulmans. Lorsqu’il a fondé son mouvement islamique en 1981, c’est-à-dire l’année où Anouar el-Sadate a été assassiné par les islamistes, il savait bien qu’ils n’étaient pas des démocrates. Puis il va se rapprocher du Soudan dont il fera l’éloge de son président respectueux de la chariâa. 

Et voilà qu’il se découvre proche de Recep Erdogan, et se met à louer le régime turc et sa façon de concilier l’appartenance à l’islam et la défense de toutes les libertés. Il va jusqu’à nous affirmer qu’’Ennhada ressemble à l’AKP, le parti du premier ministre turc Recep Erdogan qu’il qualifie d’islamisme modéré. Sur ce point, Monsieur Ghannouchi se moque de nous car islamisme et modération sont antinomiques.

Par ailleurs, à la question de la séparation du politique du religieux, les réponses de Rached Ghannouchi restent toujours évasives s’il n’élude la question ou, pire, refuse d’y répondre. Ce qui n’annonce rien de bon pour les tunisiens.

Rached Ghannouchi est un manipulateur qui cherche à endormir les opinions publiques occidentales. Sa doctrine est ambiguë, il dit tout et son contraire. Et comme l’écrit Hamadi Redissi, le président de l’observatoire tunisien de la transition démocratique : « Ses sources intellectuelles sont toujours les mêmes : Hassan el Banna, le fondateur égyptien des frères musulmans ainsi que d’autres islamistes radicaux. »

Qui plus est, Ghannouchi ne se gêne pas pour dire qu’Ennahdha doit gérer le ministère de l’éducation. Quand il déclare que les tunisiens sont devenus franco-arabes et que c’est de la pollution linguistique, il reprend un des thèmes chers au FIS, en Algérie. Ce qui en dit long sur le peu d’ouverture d’esprit du personnage et sur les décisions qu’il pourrait être amené à prendre.

Il lance cette nouvelle polémique pour créer une nouvelle zizanie parmi les tunisiens, comme il l’a fait dés son retour de son exil londonien à propos de la pratique religieuse des tunisiens, qu’il estime pas suffisamment pratiquants, voir « mécréants » ; puis de leur identité. Remplaçant par des discours populistes, un programme politique qu’à l’évidence il n’a pas. 


Il entend, dit-il créer le modèle le plus démocratique du monde arabe. Alors que nous savons qu’il est soutenu et financé par les émirs du Golfe et par l’Arabie dont l’unique souci est d’empêcher que la révolution tunisienne réussisse et aboutisse à une réelle démocratie et à la modernisation de la Tunisie. Son rôle est de promouvoir le wahhabisme de ces monarques, arme parfaite pour dominer leur peuple en les abrutissant de « religiosité ». Il finira par l’imposer aux tunisiens. Pour cela, il va neutraliser les aspirations des tunisiens à la liberté et à la démocratie, deux notions, oh combien dangereuses pour ces monarques, qu’ils veulent étouffer avant qu’elles ne se propagent parmi leurs peuples aussi. 

Il suffit de voir ce qui se passe dans les pays qui sont tombés entre les mains des salafistes-wahhabites, ayant adopté la chariâa comme Code Civil : Pakistan, Afghanistan, Soudan, Somalie, les pays du Golfe et d’Arabie…..pour comprendre que Ghannouchi et son parti leurrent les tunisiens en leur promettant la défense de toutes les libertés. Sont-ce des pays exemplaires sur le plan des libertés individuelles comme sur le plan économique et industriel pour vouloir importer leur modèle en Tunisie ?

En ce qui vous concerne entrez dans la modernité, saisissez vous des outils de la démocratie (inscription sur les listes électorales, participation aux votes, adhésion aux partis progressistes, participation aux associations citoyennes…), de la liberté et ne vous laissez ni séduire ni entraîner vers ceux qui veulent vous tirer vers le passé et la régression. Ne tombez pas dans les deux pièges que l’on vous tend pour vous faire croire que vos choix seraient contraire à la religion et qu’ils feraient de vous des « occidentaux » et des « mécréants ». Ce ne sont là que des outils de propagande pour ceux qui veulent seulement conquérir le pouvoir en instrumentalisant la religion. Ne soyez donc pas dupes ni utopistes. Restons réalistes.

Souvent les islamistes, narquois nous disent que la démocratie est un concept occidental, dont ils ne trouvent pas trace dans le Coran….Et Recep Tayyip Erdogan, le « modéré », expliquait en 1994 que « la démocratie représente un moyen et non une fin ».
C’est pourquoi je persiste à dire que tous les tunisiens épris de leur liberté doivent rester vigilants et critiques pour suivre toutes les actions politiques de ce parti sorti majoritaire de la première consultation du peuple. 

Et se rappeler que nous sommes tous musulmans et nul n’a besoin qu’on lui impose la manière d’exercer sa foi. Refusons que les islamistes s’immiscent dans la foi des tunisiens.

Les islamistes habilement ont dénaturé le concept de laïcité en le présentant comme une notion anti-islam. Ce qui est faux et relève d’une malhonnêteté intellectuelle volontaire pour effrayer la masse populaire ! Puisque l’idée même fondatrice de la laïcité est de permettre l’expression de toutes les croyances : le religieux doit rester dans la sphère privée et ne pas empiéter sur la sphère publique ; la République garantissant à tous la liberté du culte.

Je ne voudrais pas qu’on vous vole votre révolution ni votre rêve de Démocratie, comme on l’avait volée à d’autres qui se sont sacrifiés pour ces valeurs, en permettant en son nom à un parti d’instaurer un régime théocratique totalitaire en remplacement d’un régime autocratique totalitaire lui aussi.
Car l’occasion risque de ne pas se reproduire quand les écoles coraniques auraient pris le relais des écoles républicaines qui ont formé les jeunes qui se sont révoltés ainsi que leurs parents qui leur ont donné le goût du savoir. Une génération ou deux de jeunes sorties d’un système « islamiste» et c’en est fini du libre arbitre qui mène à la révolte et aux révolutions quand le pouvoir vire à la dictature ; puisqu’en bons salafistes, les islamistes abhorrent la philosophie et ce qu’elle a de mieux : la dialectique qui permet la confrontation des idées. Ce que l’imam Malek pratiquait pour son ijtihad. Alors que l’imam Abdel Wahhab l’interdit. Or n’oubliez pas que la Tunisie est traditionnellement malékite.
Refusez le wahhabisme.

Restez donc vigilants et ne vous laissez pas voler votre révolution ni bafouer les principes qui ont animés votre révolte pour lesquels vos camarades se sont sacrifiés : LIBERTÉ, DIGNITÉ et TRAVAIL ; par des opportunistes qui n’ont d’autre programme que de vous convertir au salafisme version wahhabite. Les tunisiennes et les tunisiens ont gagné leur droit à la liberté à travers leur révolution, il ne faudrait pas qu’une autre dictature vienne les en priver.

Rachid Barnat