lundi 9 octobre 2017

CHIENS & CHATS CHEZ LES MUSULMANS ...

Pourquoi les turcs respectent-ils les chiens et les chats errants, les nourrissent ou du moins ne les chassent pas à coup de pied, de pierres ou de bâtons; et que ces animaux leur rendent bien leur "tolérance" sinon leur amour pour les bêtes; puisqu'ils n'en ont pas peur et viennent chercher spontanément une caresse, un câlin, et mangent dans leur main; et que les commerçants et les habitants des quartiers se relayent pour les nourrir ?
Alors qu'en Tunisie, les chiens errants sont dans un état de stress permanent, apeurés, fuyant les hommes dés qu'ils les aperçoivent, et pour cause : ils les harcèlent, les pourchassent en leur criant dessus " vas-t-en ! ", s'ils ne leur jetaient pas des pierres ou ne les menaçaient pas d'un bâton !


A quoi cela tient-il ? 


Le respect des turcs pour les chiens semble faire partie de leur nature; à moins que leurs imams les incitent à respecter les créatures d'Allah; alors que les imams ou pseudo imams, depuis l'arrivée des islamistes au pouvoir en Tunisie, incitent les tunisiens à s'en séparer et à les rejeter pour cause d'impureté !
En Turquie, les chiens errants portent tous une boucle d'identification à l'oreille, ce qui dénote une administration responsable qui en prend soin; alors qu'en Tunisie les autorités ne font rien ou pire ordonnent leur abattage à coup de fusil !
Ce que je croyais exceptionnel, s’avère une règle non écrite que les turcs appliquent spontanément pour donner à boire et à manger aux chiens et aux chats errants ; et ce, dans toutes les rues : ils mettent à leur disposition des récipients régulièrement remplis d'eau et les nourrissent de restes domestiques ou mieux encore, des croquettes que certains achètent spécialement pour eux. Souvent même, des abris leur sont aménagés par les riverains : dans les parcs, dans les rues ...
Les chiens et les chats de rue en Turquie, vivent en parfaite harmonie avec les passants : ils viennent spontanément vers qui voudra les caresser ou les nourrir. Les hommes n'ont aucune raison de les craindre et réciproquement les chiens n'ont aucune raison d'être agressifs pour s'en défendre.
Dans le quartier Besiktas, quartier "chaud", où le soir venu on n'y voit quasiment pas de "foulardées" ni de "barbus" et où la jeunesse turque vient goûter à tous les plaisirs : manger, consommer de l'alcool, fumer le narguilé, jouer au baggamon, flirter, s'enlacer et s'embrasser ... librement; faisant de ce quartier le rendez-vous de tous ceux qui en ont marre des fondamentalistes et de leur hypocrisie, totalement à l'opposé de certains quartiers populaires gagnés par la bigoterie, tel que celui de Fatih (Le Conquérant). Et bien que les ruelles soient envahies de monde, si un chien décide de dormir dans l'une d'elles, la foule des passants le contourne sans chahut pour ne pas le réveiller ni le déranger !
En bord de mer, souvent les serveurs des "restaurant à poissons", récupèrent les restes laissés par les clients, pour en donner les bons morceaux aux mouettes et aux poissons du Bosphore, leur façon de respecter la nourriture, bien fait d'Allah, qu'il ne faut pas gaspiller et d'en faire profiter d'autres de ses créatures, selon la sagesse soufie !
Les turcs seraient-ils plus civilisés que les tunisiens ? Pourtant les deux peuples sont dirigés par les Frères musulmans !
Ces pratiques chez les turcs, sont révélatrices d'une éducation empreinte de culture religieuse profonde et ancienne : le soufisme ! Qui lui-même, est né au fin fond de l’Afghanistan après l'arrivée de l'islam dans ces contrées d'hindouisme et de bouddhisme dont la sagesse millénaire a fécondé cette nouvelle religion. Ainsi le soufisme a apporté à l'islam la notion de compassion qui lui manquait et que l'on trouve dans le bouddhisme : l'amour et le respect des bêtes et de toutes les créatures. Ce qui se traduit par la tolérance des hommes pour autrui qu'il soit : homme, chien, chat, oiseau ...
Voilà comment l'islam s'est humanisé au contact de la sagesse extrême orientale. Ce que les fondateurs de l'empire ottoman ont très vite compris ; puisqu'ils vont adopter le soufisme comme religion d'Etat et permettre par son biais la coexistence pacifique des peuples et des différentes ethnies et cultures qui les composent ! Les turcs sont profondément marqués par leur culture ancestrale soufie qui est amour pour toutes les créatures d'Allah et qui fait qu'ils résistent au wahhabisme des Frères musulmans; contrairement aux tunisiens qui semblent s'y engouffrer sans discernement, oublieux de leur malékisme ancestral et du soufisme qui ont pourtant façonné leur identité tunisienne ! 
Ce qui explique que les animaux, et particulièrement les chiens, soient moins bien traités en Tunisie que ne le sont leurs congénères turques. Est-ce parceque le soufisme est arrivé tardivement en Tunisie avec la colonisation turque ?

Ce qui est certain, est que le soufisme ancestral des turcs fait qu'ils résistent mieux à la pénétration du wahhabisme que tentent de diffuser les Frères musulmans depuis 2002, date de leur accession au pouvoir; contrairement aux tunisiens qui délaissent soufisme et malékisme pour tomber dans l'obscurantisme par ignorance mais surtout par bêtise !

En tous les cas, l'islam ne peut être une religion humaniste sans le respect de toutes les créatures d'Allah, chiens compris.

Rachid Barnat


Abdelwahab Meddeb disait : 

Malgré toutes ces licences que les docteurs de la loi condamnent, dans les pays d’islam, le soufisme a depuis toujours joué un rôle pratique, de structuration sociale, par la transmission d’une morale digne qui ouvre sur la métaphysique, sur l’envol de l’esprit sans pourtant dénouer le lien social. Le moteur en est l’éthique du don et de l’altérité."
Plus encore, les maîtres du soufisme ont la certitude que la pluralité des croyances est un bienfait pour l’expérience intérieure ; il est fécond de butiner dans la roseraie de la sagesse, qu’elle que soit l’origine de ses fleurs. 

" Ainsi, Ibn Arabî écrit-il dans un de ses fameux poèmes que son cœur est capable d’accueillir toutes les formes de foi, qu’il est temple païen, couvent chrétien, tabernacle pour rouleau de Torah, codex pour feuillets de Coran, que sa religion est celle de l’amour et qu’il va où que mènent ses cortèges.

jeudi 21 septembre 2017

SOUVENIRS D’ÉCOLIER ...

* كـادَ المعلّمُ أن يكونَ رسولا

أحمد شوقي


Enfant, j'ai aimé mon école Franco-Arabe située face au vieux port de pêche de Bizerte, d'autant qu'elle était tout près de la rue de Tunis où nous habitions dans le bel immeuble de style italianisant situé rue de Tunis dans la partie européenne de la ville, tout en étant à un jet de pierre de la Médina, de la Kasbah dite " Houmet l’And'lus " (quartier des andalous) et d' " El Ksiba " (La petite Kasbah), quartier de pêcheurs bizertins, italiens et maltais. Autrement dit, mon école portait bien son nom ; puisqu'elle était au carrefour des quartiers " arabes " et " occidentaux ". Pour moi, elle était le centre du monde, ou du moins de mon monde.
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La Grande Rue, devenue depuis rue de Tunis **

Ce que j'ai aimé pardessus tout, c'était ma première institutrice. Une française jolie et très douce avec nous. En nous apprenant l'alphabet, elle nous apprenait aussi comment calligraphier ses lettres en les dessinant sur le grand tableau noir en insistant sur le plein et le délié de chacune d'elles. J'ai le souvenir d'avoir été fasciné par cette calligraphie. Avec ma plume Sergent Major je m'appliquais à reproduire ce que je voyais au tableau. Je prenais plaisir à le faire, d'autant que cela semblait plaire aussi à notre maîtresse. Elle montrait mon cahier aux élèves pour les inciter à en faire de même. Du moins c'est ce que j'en avais déduit, ne parlant pas encore le français ni moi ni mes petits camarades. Mais une chose est certaine, elle m'a donné le goût de cette langue dont j'apprenais avidement l'alphabet et dessinais déjà bien ses lettres, et le goût de l'école. Je me rappelle même m’être vanté de " parler " français auprès de mes sœurs plus jeunes que moi, auxquelles je " racontais " les petits illustrés de mon frère aîné ; alors que je ne faisais que raconter une histoire sortie de mon imagination donnant sens aux dessins, ce que mes sœurs admiratives, prenaient pour une " maîtrise " du français.
Souvent en accompagnant ma mère au marché pour faire ses courses, je lui demandais de m'acheter un bouquet de fleur (souvent des narcisses) pour l'offrir à mon institutrice.

J'aimais l'école et progressais bien, jusqu'à ce qu'en 5éme, je tombe sur un instituteur français qui louchait d'un œil. Il venait souvent en classe presque ivre. Quand il passait dans les rangs pour réclamer le silence menaçant de jeter l’élève bruyant par la fenêtre, il sentait l'alcool. Il nous terrorisait. Il lui arrivait souvent de malmener violemment les élèves qui chahutaient. Je ne l'ai pas aimé cet instituteur et je n'ai plus aimé aller à l'école. Je prétextais des maux de tête, de ventre ... pour ne pas aller à l'école. Au bout de quelques jours de " maladies ", j'ai fini par en raconter à ma mère les raisons.  
Mon père qui tenait à ce que ses enfants soient bien scolarisés, et devant mon refus de retourner à mon école Franco-Arabe, m’a inscrit à l’école Stephen Pichon fréquentée alors essentiellement par les enfants de la colonie française de Bizerte et où étaient déjà inscrits mes frères. Je n’y suis pas resté plus d’un mois : je n’ai aimé ni l’école ni ses élèves. A nouveau je ne voulais plus aller à l’école. Il faut dire que je ne connaissais personne et j’étais moqué par les petits " arabes " qui me rejetaient, parceque je ne parlais pas encore français.
Désespéré, mon père a demandé à son ami Ahmed Essersi directeur d'école s'il pouvait me prendre dans son école. Evidemment il a accepté. Sauf que j'arrivais plus de deux mois après la rentrée scolaire dans une classe où je ne connaissais personne. La maîtresse m'a placé au fond de la classe et m'a complètement ignoré. Elle s'est désintéressée de moi, alors je me suis désintéressé d'elle et rêvassais en attendant la récréation où on nous distribuait du lait chaud au chocolat. Et ce qui devait arriver, est arrivé : je redoublais ma 5éme !

La bataille de Bizerte qui fut un drame pour des milliers de jeunes tunisiens venus " libérer " Bizerte, souvent à mains nues, sera pour moi ma chance pour me sortir de l’impasse où je m’étais mis à cause d’un instituteur ivrogne et violent ! Comme beaucoup de famille fuyant la guerre, mon père a décidé d'amener la sienne à Tunis, où il avait déjà acheté une villa à Mutuelle-Ville, en perspective de la poursuite des études secondaires et universitaires de ses enfants dont il souhaitait poursuivre leur scolarité dans les meilleurs établissements.

Il nous a inscrits mes sœurs et moi à l'école de Mutuelle-Ville, place Mendes France. Il nous a recommandés à sa directrice Mme Halima Chehata, à laquelle il confiait sa couvée, disait-il ; comme elle s'en rappellera des années plus tard.
C'est une toute petite école. Il n'y avait que quatre classes. Nous n'étions pas nombreux. Et ma chance était d'avoir eu Mme Chehata comme institutrice. J'ai le souvenir encore du timbre de sa voix. Une voix chaude et claire. Assez forte. Elle aimait la discipline et l'obtenait naturellement rien que par la voix. Elle m'a redonné le goût de l'école et à nouveau celui du français. 

J'ai le souvenir en apprenant la conjugaison, de la fascination qu'exerçait sur moi l'imparfait du subjonctif. En cour de conjugaison, Mme Chehata avait l'habitude d'écrie au tableau noir à la craie blanche le verbe, qu'elle faisait suivre par le temps où il est conjugué, à la craie rouge ; et ce, depuis la première personne du singulier jusqu'à la troisième personne du pluriel. 
Je me suis passionné pour la conjugaison ; et pour le montrer à mon institutrice, lors des dictées, je m'appliquais à écrire en rouge le temps de conjugaison des verbes que, eux, j’écrivais à l'encre noire. Passant dans les rangs, Mme Chehata s'en est aperçue. Elle me tira l'oreille et me demanda comment pourrait-elle corriger ma copie si j'utilisais l'encre rouge qu'elle utilise pour les corrections ? Je pense qu'elle comprit, cependant, mon amour pour la conjugaison.

En cour de lecture, elle nous donnait de beaux textes et de jolis poèmes à lire. Elle impliquait les parents en nous demandant de faire signer par eux un petit carnet attestant le nombre de fois que nous les avions lus, pour que leur lecture soit aisée lors du contrôle qu'elle ne manquait pas de faire en classe. Pour lui montrer que je les comprenais, je les illustrais de dessins richement coloriés, parfois en reliefs, dans un cahier confectionné à sa demande avec des feuilles de papier Canson, noires. A la fin de l'année, elle a conservé mon cahier. Je lui en ai voulu de m'avoir " confisqué " mon cahier que j'aimais feuiller. Le gardait-elle en souvenir de moi ou de l’élève appliqué que j'étais alors ? Je ne sais.
Cette année-là, j'étais parmi les premiers de la classe et mon père était content que je passe en 6éme; et surtout rassuré que je reprenne goût à l'école.

L'année d’après, Mme Chehata m'a recommandé à une autre institutrice : Mme Rejiba, une française mariée à un tunisien. J'en ai gardé un très bon souvenir et j'ai continué à progresser en français avec elle. 

D'ailleurs devant mon goût retrouvé pour l'école, mon père m'a demandé si je pouvais aider mon neveu Fathi à lire; car le nouveau directeur de l'école de Mutuelle-ville refusait de l'inscrire n'ayant pas tout à fait 6 ans à la date des rentrées des classes. Ce que mon père contournera en proposant que son petit fils entre à l'école en janvier quand il aura ses 6 ans révolus, me chargeant de lui faire rattraper le retard par rapport à ses petits camarades de classe. Ce dont je me suis si bien acquitté avec plaisir en jouant à " l'instit " avec mon neveu en lui confectionnant même un " livre " en reproduisant 
sur un gros cahier, textes et dessins d'un vieux livre déchiré ; puisqu'en janvier il savait parfaitement tout l'alphabet et savait lire aisément tout le livre, alors que le reste de la classe ânonnait encore les premières lettres de l'alphabet.  

Ainsi, grâce à ces deux institutrices, j'ai pu passer le certificat d'étude haut la main d'autant que j'étais le seul élève cette année-là à l’avoir eu et à réussir l’examen d’entrée en secondaire avec une très bonne moyenne. Ce qui m'a permis de postuler pour le Collège Sadiki et d'intégrer ce prestigieux vivier de cadres et d’élites de la Tunisie nouvelle que voulait Habib Bourguiba et dont il était issu lui-même avec bon nombre de ses compagnons de lutte pour l’indépendance; alors qu'initialement le gouvernement français les destinait à seconder l'administration coloniale française dans ses rapports aux indigénes tunisiens ! 
Mon père en était fier comme si je corrigeais le destin qui n'avait pas voulu qu'il y poursuive ses études à cause d'un frère aîné qui a préféré retirer l'orphelin qu’il était, pour le placer commis d’épicier pour gagner sa vie ; alors que son maître d'école voulait que ce brillant élève poursuive ses études grâce à une bourse accordée par le gouvernement français ! 

En étais-je conscient déjà ? Je n'ai pu progresser qu'avec des enseignants qui me donnaient envie de leur faire plaisir. Ceux qui ne m'aimaient pas, je ne les aimais pas. Et par conséquent je n'avais aucune envie de leur faire plaisir !
Ainsi mon cursus dans le secondaire sera comme celui dans le primaire : je n'aimais une matière que si celui qui l'enseignait savait la faire aimer et savait se faire aimer. 

Au Collège Sadiki, j'ai eu droit à plusieurs professeurs. Si certains m'ont donné le goût du savoir, d'autres m'en ont dégoûté.

Le bagage que j'ai eu dans la petite école de Mutuelle-Ville, va beaucoup me servir ; puisque dans les trois premières années du collège je serais souvent le premier de la classe en français sinon le second, tour à tour avec un autre qui était bon en français lui aussi. Ainsi le premier et le deuxième prix du français nous revenaient, tour à tour, à lui et à moi.
Si j'ai appris la grammaire et la conjugaison avec Mme Chehata, au collège Sadiki je vais apprendre à coordonner les temps entre eux. Et je prenais plaisir à jongler avec les temps. Cela deviendra même un jeu pour moi. 

J'ai eu deux professeurs de français que j'ai beaucoup aimés et qui appréciaient ma participation en classe : Mr Pinson et Mr Alexandro Poulos. Grâce à eux, j'ai enrichi mon vocabulaire en français et progressais en conjugaison et en grammaire. Souvent ils lisaient ou me faisaient lire ma copie en classe.

En sciences naturelles, j'ai eu Mr Mangani dont l’enseignement va éveiller en moi une soif de savoir encore plus grande pour le monde animal et végétal. Ses cours étaient pour moi une évasion dans un monde magique. J'y prenais plaisir au point que les dessins qu'il nous demandait de faire, je m'appliquais à les rendre aussi réalistes que possible pour ressortir les " particularités " et autres détails anatomiques sur lesquels il attirait notre attention. 
Mais voilà, lui aussi à la fin de l'année, il m'a " confisqué " mon cahier. Pour le conserver en souvenir de moi ou parcequ'il était très bien tenu et surtout bien illustré ? Je ne sais.

C'est avec lui que nous étions quelques-uns à bénéficier de cours de sexualité avant-gardistes ! En effet à la fin du cour, quand tout le monde sortait en récréation, il avait la gentillesse et la patience de continuer à discuter avec certains qui le harcelions de questions trahissant notre avidité de comprendre les choses ... et gentiment il nous faisait le plus naturellement des leçons de choses avec simplicité et pédagogie pour assouvir notre curiosité. Certains des élèves gênés, pouffaient de rire dès qu'il parlait sexualité mais très vite comprenaient qu'il n'y avait aucune obscénité dans ses propos qui demeuraient scientifiques ! Il était pédagogue et savait éveiller la curiosité sans tomber dans la vulgarité. 

Une chose est certaine : ce professeur m'a donné le goût des sciences au point de projeter de devenir moi-même professeur des sciences naturelles ! J’ai appris de sa pédagogie que je m’appliquais à reproduire en " donnant " des cours à ma sœur Hamida et à ma nièce Fathia en jouant au professeur ou à d'autres camarades de classe lors de nos révisions chez les Pères Blancs qui mettaient à notre disposition des salles avec tableaux noirs et craies, ainsi qu'aux enfants de nos voisins à Mutuelle-Ville à la demande de leurs parents.
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En 3éme année, année d’orientation cruciale, j’avais mes moyennes aussi bien en français, en arabe, en mathématique qu’en sciences. Chacun de mes professeurs voulait m’orienter vers sa matière : lettres modernes, lettres classiques, mathématiques ou sciences. Ce fut les sciences que j’ai choisies pour l’amour que m’en avait donné Mr Mongani !

Cette année-là, si j’ai pu obtenir une bonne moyenne en arabe, ce qui était exceptionnel, c’est que j’ai eu pour professeur Mr Mohamed Remadi qui a pu m’intéresser à l’arabe. Il m’aimait bien et je le lui rendais bien, puisque je me suis un peu appliqué cette année en arabe. Cependant, je dois rappeler un petit incident lors d’un cour où un monsieur important était présent pour assister à un cour que devait donner un candidat au professorat. Ce jour-là, j’étais au fond de la classe et rêvassais en regardant un oiseau qui a fait son nid dans la fenêtre. Quand tout à coup ce monsieur m’interpella et me demanda de répéter ce que venait de dire le professeur en devenir. C’est alors que s’est approché de moi Mr Remadi, essayant de m’aider ; mais devant ma distraction évidente, il a vite clos l’incident en m’ordonnant de m'asseoir accompagné de sa formule rituelle et sonore : " ijliss, hayawan ! " (Assieds-toi, animal !). Il m’a, ce jour-là, sauvé d’un drame qu’aurait pu m’occasionner le monsieur qui m’a interpellé; puisque Mr Remadi m’apprendra que j’ai eu affaire à Mr Mahmoud Messadi, ministre de l’éducation nationale, en personne, cet homme de lettres, auteur d’ " Essoud " (Le barrage) et auquel le président Habib Bourguiba avait confié la difficile mission de généraliser l’enseignement dans tout le pays et d’assurer la formation d’une élite et de cadres de haut niveau pour prendre vite la relève des français. Ce dont il s’était bien acquitté ; puisqu’il recrutait pour le collège Sadiki les meilleurs enseignants du moment, n’hésitant pas à débaucher certains professeurs du Lycée Carnot ou du moins de leur demander d’officier aussi au collège Sadiki, cet autre phare du savoir à cette époque. Ce fut le cas pour Mr Mangani, pour Mr Pinson et bien d’autres.

En 4éme, en physique, j’ai beaucoup aimé les cours de Mr Cohen : les démonstrations qu’il faisait en cour pour nous expliquer le courant électrique et ses effets, me fascinaient. Il était méthodique, calme et son cour se passait vite à mon goût. Il savait nous captiver : par les démonstrations qu’il réalisait devant nous. Et les formules magiques qui en découlaient, nous apparaissaient logiques, du moins pour moi. C’est dire qu’il rendait le savoir accessible et nous rendait intelligents. N’est-ce pas cela que d’être pédagogue ? Et il l’était.

En 5éme année, année du baccalauréat probatoire, je suis tombé sur un professeur original. Nous attendions en classe que notre professeur d’arabe arrive. Il arrive enfin avec du retard. C’était Mr Ali Channoufi. A peine entré, il s’est adressé à nous en français. On se regardait pour savoir s’il ne s’était pas trompé de classe. Pourtant il poursuivait ses directives toujours dans un français impeccable. Il nous donnait une liste des poètes et des écrivains arabes que nous aurions à étudier. En sortant de classe, beaucoup d’élèves étaient vent debout contre ce professeur d’arabe qui faisait son cour en français. Moi je jubilais. Car à part quelques professeurs comme Mr Remadi, j’ai gardé un mauvais souvenir des autres professeurs d’arabe : ils ne savaient pas capter mon attention pour m’intéresser à cette langue qu’ils semblaient pratiquer juste pour nous impressionner et s’écouter parler dans un arabe littéraire parfait.

Or il m’a suffi de croiser le chemin de Mr Channoufi, pour prendre goût tout à coup à la littérature arabe et aux poètes anté-islamiques. J’ai le souvenir qu’en perspective des examens du probatoire, il nous a donné une sorte de cour accéléré de culture arabe, mais toujours en français, nous donnant les éléments biographiques à retenir des poètes et des écrivains arabes au programme ; et en résumé, ce dont nous devons nous souvenir le jour " J ", et évidemment les vers les plus célèbres de chaque poète, pour illustrer son œuvre … et notre copie par la même occasion.
Ce fut un régal pour moi : tout à coup je découvrais à la fois la culture arabe et ses poètes. 

Ce professeur était coquin et ne s’en cachait pas. Lors de passages érotiques dans un poème  de " ghazal " (art raffiné de la poésie courtoise arabe) ou d'un autre texte, il faisait des œillades complices aux plus " âgés " en leur demandant de ménager les plus " jeunes ", qui ne comprendraient pas ! Ce qui aiguisait la curiosité des " jeunes " et flattait les plus " âgés " pour complicité entre " adultes ".

Cette année-là, importante pour nous en mathématique pour cause de fort coefficient pour le probatoire, j’ai eu pour professeur Mr Chakroun, un jeune à peine sorti de l’université. Ce sera le cauchemar pour moi qui étais déjà moyen en mathématique.

Dès le premier jour où j’ai été dans sa classe, il y eut un incident : il écorchait mon nom et semblait le faire exprès. J’ai beau corrigé, il persistait à écorcher mon nom.
Très vite il a proposé à tous les élèves de leur donner des cours particuliers. C’était la première fois qu’une telle proposition nous fut faite par un professeur de notre collège. A chaque cour, il insistait auprès des élèves qui ne se sont pas encore inscrits à ses cours particuliers pour le faire. Il nous harcelait pour que nos parents acceptent ses cours payants. La plupart des enfants de milieu aisé ont fini par s’inscrire à ses cours particuliers. Ceux qui ne le pouvaient pas, seront sanctionnés de façon injuste et choquante : il les privait du corrigé au tableau des épreuves d’examen, qu’il réservait à ses " clients " du cour particulier !
Mieux encore, il poussait le vice jusqu’à faire travailler ses " clients " sur les devoirs et autres examens qu’il soumettait à la classe, pour les avantager sur le reste de la classe. 
J’ai découvert l’injustice ! Ce qui m’a révolté.
Mon père ayant refusé que je m’inscrive à ses cours, estimant que le niveau des études du collège Sadiki est bon, ce professeur n’a cessé depuis de me chercher querelle. Lors de l’appel, il continuait à écorcher mon nom, comme pour me vexer en m’invitant à m'asseoir en écorchant à nouveau mon.
A la veille des examens du probatoire, il jouait l’oracle auprès de nous : rassurant ses " clients " de la réussite et me prédisant l’échec pour avoir refusé ses services payants ! 

Je pense qu’il fut le précurseur d’un système de corruption que d’autres enseignants peu scrupuleux, aussi bien dans le primaire, que dans le secondaire et jusqu’en facultés, vont développer et systématiser ; puisque sous Ben Ali, épreuves d'examens et diplômes se vendaient sous le manteau. Enseignants qui ont dénaturé cette noble fonction et dont le soucis premier est l'enrichissement personnel et non la formation et l'éducation des nouvelles générations.
La seule matière où j’étais toujours premier de ma classe, c’était le dessin. J’ai eu pour professeur Mr Victor Sarfati, que ses collègues appelaient gentiment Anthony Perkins à cause d’une certaine ressemblance avec l'acteur. Très vite il a vu que j’étais doué pour le dessin. Un jour il nous avait proposé comme thème, le portrait d’après photo. Une photo en noir et blanc dans Jeune Afrique qui consacrait un article à Houari Boumediene et l'Algérie socialo-communiste d'alors, attira mon attention. Si la photo m'avait plue, c'est que ce visage anguleux me semblait facile à dessiner, le contraste des noirs et des blancs étant assez net. Ce n'était pas l'avis de mon père qui craignait que j'aie des sympathies pour le communisme, en vogue alors chez les universitaires et les "intellectuels", lui qui le juge dangereux

Mon père m'avait dit alors ce qu'il en pensait : " Un communiste qui ne possède rien, veut tout partager; mais le jour où il possède un vélo, il ne le partagera avec personne ". D'une phrase lapidaire, il a fait mon éveil politique en faisant le distinguo entre communisme et capitalisme.  

Sa méfiance du communisme rejoint celle de Bourguiba contre lequel, les étudiants " gauchistes " s’étaient soulevés dès le printemps 1967, devançant d'une année le " mai 68 " de ceux de France qui se sont soulevés contre le général De Gaulle. Ce qui faisait Bourguiba se demander ce qu'il a pu rater pour que la jeunesse tunisienne tombe dans le panneau du communisme !
L'Histoire leur a donné raison.

En cour, nous étions une poignée d’élèves que Mr Sarfati dispensait de travailler nos dessins en classe. Il nous autorisait à consacrer notre heure de cour à finir d’autres devoirs pour le cour d’après. Ce qu’il interdisait au reste de la classe. Il me faisait confiance et me laissait des fois choisir le thème du dessin à remettre pour être noté en tant que devoir d’examen. Ce qui faisait rager certains élèves. 
Ce professeur avait pour habitude d’afficher sur des tableaux au fond de la classe les meilleurs dessins de ses élèves, faisant de sa classe un salon d’exposition ouvert pour les professeurs du collège. Et les miens figuraient toujours en bonne place dont le portrait de Houari Boumediene qui est resté longtemps accroché et qui m’a valu la reconnaissance de certains professeurs qui m’ont passé " commande " pour des portraits d’un enfant ou d’un parent …
Il va sans dire, je raflais régulièrement le prix de dessin en fin d’année. Si j’en étais fier, ce n’était pas le cas pour mon père qui aurait voulu me voir briller dans des matières plus " nobles " !
Cavaliers - V. Sarfati

Des années plus tard en déambulant place des Vosges à Paris, j'ai été agréablement surpris de voir le nom Sarfati sur une affiche d'une galerie d'art qui exposait ses aquarelles " équines ". J'ai laissé ma carte de visite à la galeriste dans l'espoir qu'il me téléphone. Et il m'a téléphoné et nous nous sommes retrouvés avec une joie partagée : moi retrouvant un professeur que j'aimais tant et lui retrouvant son élève qui faisait sa fierté au collège Sadiki. Nous avons passé un moment agréable à évoquer nos souvenirs du collège Sadiki mais aussi nos projets respectifs.

A tous ces enseignants qui m'ont fait progresser, je dis ma gratitude.

Rachid Barnat

* L'enseignant aurait pu être le messager de dieu, disait le poète Ahmed Chawki.



**  Un immeuble délimité par 3 rues, dont l'actuelle rue de Tunis, avec une très belle terrasse avec vue panoramique sur 360 °, à une centaine de mètre de la plage. Et où je suis né.
Il est entrain de tomber en ruine faute de budget d'entretien de la part de ses occupants et de celui de ses propriétaires.

Le rez de chaussée fut durant quelques années le siège et la salle d'entraînement de l’équipe du "Club Athlétique Bizertin", le fameux CAB aux couleurs jaune et noir dont mon père était un fervent supporter, et pour cause : ils avaient en commun, le nationalisme.
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Juste en face il y avait une fabrique de "Boga Cidre" ... une boisson au goût unique !
Dommage qu'un si beau patrimoine, que ce soit à Bizerte ou à Tunis comme dans d'autres villes de Tunisie, tombe en ruine et disparaisse dans l'indifférence générale et plus particulièrement celle de l'Etat !
 

vendredi 8 septembre 2017

PEUT-ON CROIRE ENCORE Béji Caïd ESSEBSI ?

Article paru dans : Kapitalis

Quand Béji Caïd Essebsi dit au journaliste d'Essahafa : « On a fait une fausse évaluation et que l’alliance n’a pas permis de ramener Ennahdha au club des partis civils », de tels propos laisseraient entendre qu’il regrette son alliance avec les Frères musulmans et qu’il n’écarte pas l’idée d’y mettre un terme. Ce qui a permis à un membre du bureau politique de Nidaa Tounes d'avouer à Myriam Belkadhi à Tounsia-TV, qu'il n'a jamais cru aux déclarations de Ghannouchi que son parti ne fait pas parti des Frères musulmans, qu'il sait qu'Ennahdha est au service d'un agenda étranger et qu'il est toujours financé par le Qatar, laissant entendre que Nidaa Tounes fait semblant de croire les dénégations de Ghannouchi !

Que peut-on en penser ? Le fil est un peu gros ! Voilà qu’inévitablement des élections s’approchent (municipales et autres) et le vieux renard politique se dit que l’alliance qu’il a formée à l’époque, risque de lui coûter cher, à lui et à son parti. Il a de toute évidence entendu le procès en trahison qui lui a été fait par beaucoup de ses électeurs et notamment les femmes ; et il veut reprendre la main.

Il nous dit d’abord, et c’est sa justification depuis toujours, qu’il n’avait pas eu d’autres choix à l’époque ; puisque tout en étant en tête des suffrages, il avait dû composer et que d’autres partis « civils » comme il dit, n’avaient pas accepté. Les Tunisiens sont, en effet, bien conscients de l’incapacité de beaucoup de partis, incapables de voir autre chose que leurs petits intérêts immédiats, d’accepter des compromis dans l’intérêt général mais la thèse de Béji Caïd Essebsi n’en est pas moins contestable.

Face à ce refus d’alliance des partis « civils », la faute a été d’accepter l’alliance avec Ennahdha, une alliance contre nature, on ne le dira jamais assez ; puisque tout oppose ces deux formations en dehors, peut-être, du libéralisme échevelé ! Cette opposition est au-delà de la politique et de la gestion du pays. Elle est une opposition de civilisation et les tunisiens s’en rendent compte tous les jours.
Dans ces conditions, il se devait de refuser cet accord, de revenir devant les électeurs, d’être ferme sur les principes de son camp et, nul doute que les électeurs se seraient ressaisis. En tous cas la question fondamentale de l’avenir de ce pays aurait été posée clairement. 
Au lieu de quoi rien n’a été tranché, on s’est contenté de demi-mesures et l’on voit où l’on en est arrivé sur le plan sociétal avec une islamisation rampante de la société, des mosquées devenues tribunes politiques, les assassinats politiques de Chokri Belaïd  et de Mohamed Brahmi ne sont toujours pas élucidés (pourtant "vérité" qu'il doit aux tunisiens, affirmait le candidat Béji Caïd Essebsi), l’instrumentalisation de la religion toujours prégnante au niveau politique et rien n'est fait contre les financements étrangers et contre l’envoi de jihadiste sur les terrains de guerre. Un échec complet !

Alors peut-on vraiment croire que Béji Caïd Essebsi ait cru que Ennahdha allait s’améliorer, et devenir un parti comme les autres ? Il faudrait qu’il ait été bien naïf. Or c’est tout le contraire qu’a montré sa longue carrière politique. 
Non. Ce qu’il a cru, c’est qu’il pourrait dominer Ennahdha, et peut-être rééditer le "coup" de François Mitterrand qui a dominé, en son temps, le parti communiste français. 
Mais c’était oublier la force des partis islamistes qui usent de la tromperie, de la "taqiya" mais qui ne cèdent jamais et qui, ont le temps pour eux. Béji Caïd Essebsi ne peut ignorer cela, lui qui les a bien connus pour les avoir combattus sous Bourguiba.

Quoiqu’il en soit, il est maintenant impossible de lui faire confiance. Qui a trompé peut encore tromper ; et cela les tunisiens ne le supporteront plus.
D'ailleurs sa duplicité apparaît encore au grand jour lorsqu'aprés avoir dit qu'il s'était trompé sur Ennahdha, il approuve un gouvernement où non seulement ce parti reste mais gagne du pouvoir ! Certains l'ont interpellé sur cette contradiction : elle est le signe d'un nouveau mensonge.

Il faut absolument que d’autres politiques prennent la relève et décident clairement de ne plus accepter ces partis religieux qui, partout où ils ont été, n’ont fait que du mal aux pays. 
Il faut donc que de nouvelles alliances se fassent avec les progressistes et une Tunisie gouvernée clairement au centre gauche, ouverte sur l’Europe, tournant délibérément le dos à l’islamisme politique et au wahhabisme qui le fonde, est la seule solution pour sauver ce pays de la régression qui a déjà si fortement commencé.

Certains diront que cela est risqué et que ne pas voter pour Nidaa Tounes, risque de donner la majorité aux islamistes. Je n’y crois pas. Et à l’extrême, mieux vaut que les choses soient nettes plutôt que cet entre-deux qui ne mène à rien.

Rachid Barnat

samedi 2 septembre 2017

Le Bey qui a dit non à la France de Vichy

HISTOIRE TUNISIENNE : Moncef Bey le nationaliste ! Un Bey très aimé par les tunisiens dont beaucoup ont donné son nom à leurs enfants. Il y a eu un boom d'enfant portant le nom de Moncef ou de Mohamed Moncef, après l'arrestation de Moncef Bey par le Maréchal Pétain; témoignant de l'attachement et du grand amour des tunisiens, pour ce monarque.
R.B

Khlil Mestiri *
1er septembre 1948, décès de Moncef Bey : L’odyssée du souverain

C’est en 1881 qu’est né Mohamed Moncef Pacha Bey, l’année où la France a imposé son protectorat à la Tunisie. Drôle de coïncidence quand on sait qu’il a été le bey le plus récalcitrant et hostile aux autorités françaises.
Fils du premier souverain nationaliste Naceur Bey, petit-fils de M’hamed Bey, qui avait promulgué le Pacte Fondamental («Ahd El Amen»), première constitution dans le monde arabe, en 1857, et arrière-petit-fils de Hussein II Bey, créateur du drapeau tunisien en 1831, il avait donc de qui tenir.
La démarche nationaliste du jeune Moncef sous le règne de son père Naceur Bey

Vingt ans avant son accession au trône, le jeune Moncef s’est distingué par le rôle déterminant qu’il avait joué lors des événements d’avril 1922, où il avait manifesté son grand intérêt et soutien aux revendications nationalistes des membres du Destour.
Il avait servi d’intermédiaire permanent et zélé, entre son père, le souverain régnant Naceur Bey, et le peuple représenté par le Destour.
Le 5 avril 1922 fut une journée mémorable au cours de laquelle le peuple de Tunis parcourut à pied la route menant de Tunis à La Marsa, dans une marche impressionnante, jusqu’au palais beylical de Ksar-Ettaj, pour venir à l’appui de Naceur Bey qui, atteint dans sa dignité, menaça d’abdiquer suite au piège médiatique tendue par le résident général français Lucien Saint. Ce dernier avait suggéré au ‘‘Petit Journal’’, auquel Naceur Bey accorda un entretien, de détourner les déclarations du souverain de sorte que celui-ci paraisse désapprouver les revendications nationalistes du Destour.
Ce jour-là, Moncef, audacieux et déterminé et passant outre les instructions du Premier ministre de l’époque, Taieb Jellouli, avait fait recevoir chaleureusement, par son père Naceur Bey, les membres du Destour nouvellement constitué, dont plusieurs étaient ses condisciples au collège Sadiki et qui étaient à ses yeux les représentants légitimes du peuple.
Malheureusement cet épisode prit fin quelques jours plus tard avec la visite en Tunisie du président de la république française Alexandre Millerand, lorsque Naceur Bey fut contraint de renoncer à ses sympathies nationalistes suite aux menaces faites par le pouvoir du protectorat d’abolir le drapeau tunisien et de le remplacer par celui de la France et d’annexer la Tunisie à l’Algérie.
Humilié et souffrant, Naceur Bey décéda trois plus tard, laissant derrière lui une tentative échouée de réformes nationalistes.
Deux décennies passèrent, deux souverains se succédèrent sur le trône husseinite, Habib Bey et Ahmed II Bey, et en comparaison avec l’expérience du défunt Naceur Bey, leurs règnes furent marqués d’une atmosphère d’indifférence et de résignation au protectorat français.
L’accession au trône de Moncef Bey et son règne avant l’occupation allemande

Le 19 juin 1942, Ahmed II Bey s’éteint, et c’est Moncef Bey qui accéda au trône husseinite. Jamais une intronisation beylicale n’eut autant rallumé les espoirs et suscité un enthousiasme populaire intense. Dans son ouvrage ‘‘Évolution politique de l’Afrique du Nord musulmane 1920-1961’’, l’historien français Roger Le Tourneau écrit sur Moncef Bey : « Avec lui, c’est sur le trône qu’allait s’affirmer le nationalisme tunisien. En quelques semaines, le Bey était devenu le chef du nationalisme tunisien ; nul ne doute que, si Bourguiba avait été là, il se serait effacé devant lui comme tout le monde. »
Dès son investiture, Moncef Bey jouissait d’une notoriété incomparable à celle de ses prédécesseurs, réputé pour sa droiture et son sacrifice envers son peuple, il commence par abroger le rituel du baisemain traditionnel en s’adressant directement à ses sujets : « J’exige qu’on me serre la main, car je ne suis pas seulement votre souverain, je suis plutôt votre père et vous êtes mes enfants. Soyez des hommes, des hommes étroitement unis », dit-il.
Quelques jours plus tard, lors d’une cérémonie officielle, Moncef Bey invite une personnalité juive tunisienne Albert Bessis, qu’il fait asseoir à ses côtés, une démarche considérable de la part du souverain pour condamner les lois raciales décrétées par le Régime de Vichy. Il déclare solennellement aux délégations des communautés juives venues lui rendre obédience qu’il ne fera aucune distinction entre ses enfants musulmans et juifs.
Cette déclaration suscite l’espérance chez la population juive et jette la consternation dans les milieux racistes et le doute dans l’administration coloniale Vichyste. Moncef Bey est intervenu personnellement auprès du résident général français, l’amiral Esteva, en manifestant clairement son opposition à l’application en Tunisie des lois raciales iniques de Vichy, instaurées sous le règne de son défunt cousin Ahmed II Bey.
Par cette prise de position, le Bey Moncef souhaitait surtout protéger et secourir une communauté tunisienne exposée aux dangers de la politique vichyste mais aussi redorer le blason husseinite, puisque son prédécesseur avait avalisé l’injustice infligée par Vichy à l’encontre des juifs de Tunisie.
Le Mémorandum de 16 revendications nationalistes, adressé au Maréchal Pétain

Avec Moncef Bey, le Vieux-Destour de Thaalbi allait revenir au-devant de la scène politique nationale et reprendre son éclat des années vingt, aux dépens de son rival le Néo-Destour de Bourguiba qui avait pris le dessus durant les années précédentes. En effet, on s’y attendait de la part de Moncef Bey, lui qui avait côtoyé les dirigeants du Vieux-Destour et les avait soutenus durant sa jeunesse, d’autant que la plupart étaient ses anciens amis et camarades, tels que Salah Farhat, Ali Kahia, Chedli Khaznadar, Chedli Khalladi, Ezzedine Cherif.
Dans les jours qui suivent, Moncef Bey accorde une audience à la commission exécutive du Vieux-Destour conduite par Salah Farhat, où il a été convenu de préparer un mémorandum au souverain fixant de profondes réformes politiques et revendications nationalistes, qu’il adressera dans les plus brefs délais au gouvernement français du Maréchal Pétain.
L’audience accordée aux leaders du Vieux-Destour provoque quelques réticences parmi les cadres du Néo-Destour, ce qui parvient aux oreilles de Moncef Bey, qui fera tout pour y mettre de l’ordre par son savoir-faire politique.
Le souverain accorde alors une audience à la délégation du Néo-Destour accompagnée par Hassen Guellaty en tant qu’avocat de Bourguiba. Il lui affirme qu’il fera tout son possible pour la libération des prisonniers détenus en Tunisie et à l’étranger et ne manque pas l’occasion pour condamner avec force la scission du Destour de 1934 en deux partis, et de qualifier cette rivalité entre les deux Destours d’ « enfantillages ». A ses hôtes, il dit que les deux formations politiques doivent désormais travailler ensemble sous son autorité pour un objectif commun.
Moncef Bey forme un comité restreint composé de vieux-destouriens, Salah Farhat, Moncef Mestiri, Chedli Khalladi et M’hamed Ali Annabi pour l’élaboration dudit mémorandum, qui a pour base le programme revendicatif originel du Destour de 1920.
Le 10 août 1942, le mémorandum est remis au résident général français l’amiral Esteva qui à son tour le remet au chef de l’Etat français, le Maréchal Pétain.
Le mémorandum comporte seize revendications dont l’instauration d’un conseil consultatif de législation préconisant une monarchie constitutionnelle correspondant à un souhait personnel de Moncef Bey et la tunisification de l’administration, revendication nationaliste fondamentale.
Sur le plan religieux, Moncef Bey sollicite le Cheikh El Islam, Mohamed Salah Ben M’rad, afin de réformer et de moderniser le Diwan, le conseil religieux autour du souverain.
En attendant la réponse du gouvernement français, Moncef Bey entame sa tournée des villes et ses visites des saints protecteurs. Ses déplacements s’enchaînent d’août à septembre : Radès, Ariana, La Goulette, Le Kram, La Manouba où, dans un grand rassemblement populaire, Moncef Bey prête serment sur le Coran et enflamme la foule venue en liesse des campagnes environnantes.
Durant le mois de ramadan, le souverain visitera en permanence La Médina. Il sera présent dans toutes les conférences religieuses des grandes mosquées de Tunis, notamment à la cérémonie officielle de la Nuit du Destin à la Zitouna. Il ira aussi se recueillir aux mausolées de Sidi Ben Arous, Sidi Brahim Riahi et Sidi Mehrez, le protecteur de Tunis.
L’incident de l’Aïd entre Moncef Bey et le résident général l’amiral Esteva

En l’absence de réponse de la part du gouvernement de Vichy aux revendications de Moncef Bey, la tension monte d’un cran, le 12 octobre 1942, lors de l’incident de l’Aïd. A l’occasion de la cérémonie officielle de l’Aïd Esseghir, le Rrésident général, l’amiral Esteva, en compagnie de cadres et fonctionnaires français venus au palais beylical d’Hammam-Lif présenter des vœux à Moncef Bey, le souverain exalté lui fait plusieurs remarques et reproches sur l’absence de Tunisiens au sein de l’administration, ce qui provoque ces propos fermes chez l’amiral Esteva : « Ils y sont et y resteront ». Moncef Bey lui répond alors calmement avec le sourire pour clore l’incident.
A la fin de la séance, le général Barré informe l’amiral Esteva qu’il avait pris toutes ses dispositions pour arrêter Moncef Bey, mais Esteva lui répond qu’il n’en était pas question pour le moment. Le lendemain, le souverain demande au gouvernement de Vichy le rappel de l’amiral, expliquant l’impossibilité de collaboration avec lui dans de telles circonstances.
Pierre Lafont, délégué à la résidence générale de France, est envoyé à Vichy et reviendra à Tunis le 20 octobre afin de remettre la réponse verbale du Maréchal Pétain : « Je réaliserai les vœux du souverain dès le retour de temps meilleurs ».
La réponse de Vichy était ferme et mettait fin à l’épisode du mémorandum sans satisfaire aucune des revendications nationalistes du souverain.
Le début du règne sous l’occupation allemande

Moncef Bey avait planifié une visite à Kairouan pour le mois de novembre avec un discours tout préparé, sauf que les circonstances internationales allaient changer toute la donne.
Avec le lancement de « l’opération Torch », le 8 novembre 1942, par le débarquement des troupes alliées anglo-américaines en Afrique du Nord, suivi immédiatement par l’invasion des troupes de l’Axe germano-italien en Tunisie.
Cette situation installa le pays dans un climat de guerre, qui empêcha toute intention et velléité de réforme et revendication nationaliste, puisque la Tunisie était sous occupation allemande et que même le pouvoir du protectorat français était soumis aux autorités allemandes.
La majorité du peuple tunisien avait une sympathie pour l’Allemagne, et considérait les Allemands comme des libérateurs puisqu’ils avaient vaincu les colonisateurs français. Mais, de son côté, le chef du Néo-Destour, Habib Bourguiba, alors détenu au Fort Saint-Nicolas en France, avait adressé ses directives aux dirigeants de son parti par une lettre : « L’Allemagne ne gagnera pas et ne peut gagner la guerre. L’ordre est donné aux militants d’entrer en relation avec les Français Gaullistes en vue de conjuguer notre action clandestine. Notre soutien doit être inconditionnel. C’est une question de vie ou de mort pour la Tunisie ».
Face à cette situation critique, Moncef Bey allait faire preuve de son habilité politique, il refuse l’offre proposée par l’ambassadeur italien Bombieri d’abroger le traité du Bardo de 1881 signé avec la France et d’en conclure un autre avec l’Italie mussolinienne.
Dans les jours qui suivent, le président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt, envoie une lettre à Moncef Bey afin d’obtenir le libre passage des troupes américaines à travers le territoire tunisien. Conseillé par ses amis M’hamed Chenik et Mahmoud El Materi, le Bey Moncef renvoya une lettre au président Roosevelt par l’intermédiaire du consul général américain Hooker Doolittle, à travers laquelle il exprimait l’attitude officielle de la stricte neutralité de la Tunisie et son souverain vis-à-vis de l’ensemble des puissances et affirmant son souci majeur de protéger son peuple des malheurs d’un conflit international imminent. Plus tard, un deuxième message moins officiel fut transmis à Doolittle, exprimant le penchant de Moncef Bey, qui est plus favorable aux alliées qu’aux troupes de l’Axe.
Le 18 novembre, Moncef Bey recevait au palais d’Hammam-Lif la visite de dignitaires allemands, conduits par Rudolph Rahn, le représentant plénipotentiaire d’Adolf Hitler, et le général Nehring, premier chef d’état-major des forces allemandes et en la présence du résident général français, l’amiral Esteva.
Franc et sans dissimuler son opinion, le Bey fait savoir aux dignitaires du troisième Reich combien leur présence sur le territoire tunisien lui était indésirable et insupportable, dans la mesure où elle risquerait de faire de la Tunisie un champ de bataille. Heureusement l’absence d’un diplomate allemand maîtrisant la langue arabe a permis d’éviter le pire des conflits entre le souverain et ses visiteurs allemands. C’est le directeur du protocole du bey, Sadok Zmerli, qui, en des termes diplomatiques, avait sauvé la mise, en donnant satisfaction au souverain et en calmant les appréhensions des dignitaires allemands, en leur expliquant que le souverain aurait aimé les recevoir dans d’autres circonstances plus joyeuses.
Du fait que le pouvoir du protectorat français était soumis aux autorités allemandes, Moncef Bey avait saisi l’occasion pour faire pression sur l’amiral Esteva et ainsi demander aux Allemands la libération des militants destouriens.
Lors d’un entretien entre les deux hommes, le souverain fait savoir au résident général, qu’il irait par lui-même sur son carrosse à la prison libérer les détenus, si ces derniers ne seront pas libérés le lendemain.
Le 2 décembre une partie des prisonniers tunisiens sont libérés, notamment le militant Hassine Triki et ses compagnons qui iront directement au palais d’Hammam-Lif remercier le souverain.
Moncef Bey impose le ministère Chenik

Le 31 décembre 1942, Moncef Bey congédie son Premier ministre, Hedi Lakhoua, hérité de l’ancien Bey Ahmed II.
Le lendemain le 1er janvier 1943, au cours d’une cérémonie spéciale du Sceau, à la surprise générale, Moncef Bey impose un nouveau ministère conduit par M’hamed Chenik.
C’était une première, depuis l’installation du protectorat français qu’un Bey désigne unilatéralement et librement ses ministres, sans la moindre consultation, ni le consentement et l’aval de la France.
M’hamed Chenik est désigné Premier ministre, le Docteur Mahmoud El Materi ministre de l’Intérieur, Salah Farhat ministre de la Justice, Aziz Djellouli ministre des Habous, et Hamadi Badra chef de cabinet du Premier ministre.
Le souverain tunisien avait fait preuve de courage et détermination en constituant son nouveau ministère, mais avait aussi satisfait les attentes de la plupart des milieux tunisiens en formant un gouvernement composé de tous les courants politiques du pays : son ami Chenik, un indépendant libéral, vice-président du Grand Conseil dont il appréciait les idées de gouvernance économique; maître Farhat, le secrétaire général et numéro un du Vieux-Destour, Docteur El Materi le président du Néo-Destour et Djellouli, le Maire de Tunis «Cheikh El Médina», qui était aussi une personnalité indépendante.
Cette équipe ministérielle gagnera beaucoup en popularité lorsque le gouvernement tunisien obtient l’annulation du décret du 30 janvier 1898 concernant l’acquisition des terres habous particulièrement favorable aux colons français, l’égalité de traitement entre fonctionnaires tunisiens et français, et la libération des militants destouriens emprisonnés en Tunisie et à l’étranger notamment Habib Bourguiba.
Le 10 mars 1943, La Marsa fut ravagée par les bombardements aériens des troupes alliées contre l’Axe, qui ont fait plus de deux cents victimes. Craignant le même sort pour Hammam-Lif, où il résidait avec toute la Cour beylical, Moncef Bey décide d’adresser une requête au commandement des troupes anglo-américaines à Alger afin de délimiter une zone de sécurité qui échapperait à toute menace aérienne et où résideraient le souverain et sa cour.
Saisissant l’occasion, le consul général d’Allemagne, Moelhausen, informe le souverain que les autorités allemandes lui fourniraient tous les moyens techniques de radiodiffusion et propagation pour qu’il condamne les bombardements anglo-américains devant l’opinion mondiale à laquelle ils seraient très sensibles.
Considérant l’opportunisme des Allemands, Moncef Bey refusa de céder à leurs exigences, répétées à trois reprises par le consul général allemand. Cet épisode marqua le refus du souverain de dénoncer les bombardements alliés conformément à la propagande allemande, et il prouva, encore une fois, qu’il voulait se tenir à l’écart de toute collaboration avec l’Allemagne.
Les détenus libérés du Fort Saint-Nicolas n’arrivent en Tunisie qu’au mois de février à l’exception de Bourguiba qui ne débarque que le 8 avril. Il ira à son tour au palais d’Hammam-Lif exprimer ses remerciements au souverain tunisien.
Bourguiba visiblement affecté, s’incline devant Moncef Bey pour éventuellement lui faire le baisemain traditionnel, mais instantanément le souverain retire sa main et lui répond en lui serrant la main : « Non, je ne veux plus de ça, c’est main dans la main, que nous marcherons ensemble vers l’avant».
Durant l’occupation allemande, suite à la décision de Moncef Bey de protéger la communauté juive tunisienne, le gouvernement Chenik utilisera tous les moyens possibles afin d’entraver les décisions de l’amiral Esteva et les injustices commises par les autorités allemandes à l’encontre des juifs.
Le Bey Moncef a réussi à retirer l’Etoile jaune, qu’avait imposé l’Allemagne Nazie aux juifs tunisiens comme signe de marquage et discrimination. Le souverain ne souhaitait aucun signe de distinction entre les différentes communautés de son peuple, tous étaient pour lui des citoyens égaux qu’il devait défendre et protéger. Il est vrai que le souverain a été dans l’incapacité d’empêcher quelques injustices infligées aux juifs, tels que les réquisitions, les rackets, et les travaux forcés, mais ce qui est surtout à retenir c’est que grâce à Moncef Bey, les juifs tunisiens ont échappé au pire, et que, mis à part le Danemark, la Tunisie a été le seul pays sous occupation nazie (1942-1943), dont la communauté juive s’en est sortie presque intacte, sans être déportée aux camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz.
La fatale remise de décorations aux Allemands
Les combats font rage au pays, les forces anglo-américaines avancent victorieusement, les Allemands sont battus sur tous les flancs, vaincus et pourchassés des régions du sud jusqu’au nord-ouest tunisien, ils seront encerclés à Tunis.
Conscients qu’ils touchaient à leurs fins, et que leur départ était très proche, en guise de souvenir de leur séjour en Tunisie, les officiers civils et militaires allemands demandent à se faire décorer par le Bey de Tunis par l’intermédiaire du chef du cabinet du Résident général français, le lieutenant-colonel de Jonchay, qui était dévoué corps et âme aux autorités allemandes. Cette décoration devait se faire sans l’aval préalable, ni écrit, ni oral de la résidence de France, malgré les conseils apportés par le chef du protocole du Bey, Sadok Zmerli, et l’homme de lettre Hassen Hosni Abdelwahab au frère du Bey et cerveau de la famille, le Prince Hassine, afin de le convaincre d’exiger l’aval écrit du résident général français concernant la décoration des Allemands, ce qui confirmerait la fidélité du souverain tunisien à la nation protectrice française et atténuerait sa responsabilité dans cet acte de décoration imposé par les Allemands et qui était incompatible avec la neutralité de la Tunisie, ouvertement et internationalement déclarée par Moncef Bey depuis novembre 1942.
Malheureusement le résident général français, l’amiral Esteva, simple marionnette entre les mains du dirigeant allemand Rudolf Rahn et son collaborateur français, le Lieutenant-colonel de Jonchay, officialise les exigences allemandes, en rejetant le souhait du gouvernement tunisien d’obtenir un aval écrit de la part de la résidence de France et en annonçant qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre la remise de décorations aux Allemands et la neutralité reconnue de la Tunisie.
Le 11 avril, à contre cœur, Moncef Bey recevait à son palais les dignitaires allemands, italiens ainsi que leurs collaborateurs français conduits par de Jonchay, et le souverain y est contraint de les décorer du « Nichan Al Iftikhar». Il est vrai que cette remise de décoration s’est faite ni sur l’initiative du souverain, ni sur celle de son gouvernement, mais ce qui est à retenir c’est que l’amiral Esteva y a participé activement, comme le soulignent dans leurs mémoires l’historien Charles Saumagne et l’ex-chef de la police française, Roger Casemajor, qui confirment l’implication d’Esteva dans cette affaire, et prouvent son zèle incontestable, puisque ce jour-là, contrairement au protocole de la cour, Esteva rapporta par lui-même les insignes avec lesquelles le souverain décorera les Allemands, alors que d’habitude c’est le Bey qui apportait les insignes lors des cérémonies de remise de décoration. Ce qui prouve l’entière responsabilité d’Esteva dans cette affaire, certainement pour dégrader l’image nationaliste de Moncef Bey, symbole de l’union nationale, et ainsi préparer sa future destitution.
Bien que les autorités allemandes et italiennes eussent instauré une zone neutre comprenant Hammam-Lif et ses environs, le 7 mai, suite à l’avancée irrépressible des troupes anglo-américaines, l’état-major allemand est obligé de battre en retraite vers le Cap Bon, et pour le bon déroulement de l’opération, il décide de faire de Hammam-Lif la dernière ligne de défense de l’Axe en Tunisie avant d’abandonner vers l’Italie.
Immédiatement, un officier général allemand est envoyé au Bey, lui communiquer la décision du Grand état-major allemand, et lui demander de quitter Hammam-Lif et d’aller se réfugier à La Marsa ou à une autre localité sécurisée afin d’éviter les risques de l’éventuelle bataille qui se préparait.
Moncef Bey lui répond : « Général, je n’aurais jamais supposé qu’un grand pays comme le vôtre déchirerait de sa propre initiative l’engagement formel et écrit que, par la voix de son représentant ici, il avait pris de s’interdire toute action militaire dans la ville d’Hammam-Lif et de sa zone. En agissant ainsi, votre commandement contrevient tout à la fois aux lois de l’hospitalité et à celle des convenances internationales. Quant à abandonner mes sujets et quitter ma résidence pour un asile plus sûr, je n’y veux pas songer, ni les délais que vous m’avez accordés pour ce déplacement hâtif, ni la conscience de mes responsabilités à l’égard de tous ceux qui ont cherché refuge auprès de moi, ne me permettent de l’envisager. Puisqu’il y a risque à demeurer, je veux le partager avec la population que la décision imprévue et injustifiable de votre commandement l’a condamnée à subir ».
Moncef Bey décide de rester à Hammam-Lif, où plus de 100.000 Tunisiens ont trouvé refuge fuyant la capitale, le souverain se contente de s’abriter dans le « damous », les galeries souterraines de son palais, accompagné de la cour beylical, ses ministres et leurs familles.

La destitution de Moncef Bey et son départ vers l’exil

Durant plus de vingt-quatre heures, Hammam-Lif connaîtra une bataille acharnée qui se terminera par la défaite des troupes germano-italiennes face aux troupes anglo-américaines.
Le 9 mai 1943, à la libération de la ville par les troupes alliées et la fuite des Allemands, les forces armées britanniques envahissent le Palais d’Hammam-Lif, désarment la garde beylicale et conduisent Moncef Bey manu militari à l’ambassade de France à Tunis, où le Bey connaîtra une indigne humiliation, durant une longue attente sous les huées, les insultes et les crachats de la foule européenne et de jeunes juifs rassemblés devant l’établissement français.
Suite à la fuite de l’amiral Esteva avec les Allemands vers la Sicile et l’Italie, le général Alphonse Juin arrive la veille à Tunis afin d’assurer l’intérim de la résidence générale, il demeure indifférent quant à la maltraitance subie par le Bey, c’est le secrétaire général de la résidence, Jean Binoche qui vient saluer respectueusement le souverain, lui demande des excuses pour ce mauvais traitement, lui déclare qu’il s’agit d’une erreur et ordonne à l’escorte française de ramener le Bey à son palais. Le lendemain Moncef Bey décide de quitter son palais violé par les soldats britanniques la veille et de rejoindre sa demeure à La Marsa.
Le mardi 11 mai, le général Juin demande à Moncef Bey d’abdiquer, ce qu’il refuse sur les conseils de son frère Hassine et de son Premier ministre M’hamed Chenik. Coriace, le Bey répond : « J’ai juré de défendre mon peuple jusqu’à mon dernier souffle. Je ne partirai que si mon peuple me le demande ».
Sur ordre du commandant en chef civil et militaire de l’Afrique française, le général Giraud basé à Alger, le général Juin dépose le Bey Moncef, le 14 mai à six heures du matin, les généraux Jurrion et Morreau se présentent au domicile du souverain et lui demandent de les accompagner à la résidence de France pour d’urgentes affaires. Mais en cours de route, le cortège dévie vers l’aérodrome de Laouina, le souverain est forcé de prendre l’avion, trois heures plus tard, Moncef Bey atterrit en plein désert algérien à Laghouat, première escale d’un interminable et pénible exil.
Le lendemain a eu lieu la cérémonie d’investiture de Lamine Bey au trône devant le général Juin, événement désapprouvé par le peuple tunisien, pour l’illégitimité du nouveau monarque husseinite.
Détrôné par le lobby colonial d’Alger autour du général Giraud, accusé de collaboration avec l’Allemagne par Marcel Peyrouton, qui n’est autre que l’expert du dossier tunisien et ancien résident général en Tunisie durant les années trente, qui avait trouvé un prétexte pour régler son compte au Bey Moncef. Inconcevable, sachant que Peyrouton même fut le ministre de l’Intérieur du premier gouvernement collaborationniste de Vichy.
Le 3 juin 1943, de son exil à Laghouat, Moncef Bey adresse une lettre argumentée au général Juin, plaidant contre son injuste destitution, il avait écrit : «Au moment du débarquement anglo-saxon en Afrique du Nord, l’Amiral Esteva m’apporta un ultimatum du président Roosevelt, me demandant le libre passage de ses troupes en Tunisie, l’Amiral ajoute que, d’autre part, la France ayant été envahie par les troupes allemandes, il pensait que demain nous aurions les Allemands en Tunisie, j’ai demandé à l’Amiral ce qu’il comptait faire et il m’a dit qu’il gardait sa neutralité en attendant les événements. Je lui ai dit que je ne pouvais rien faire de moi-même et que je comptais sur la France et son gouvernement. Vers le 10 novembre, les Allemands et les Italiens ont commencé à débarquer en Tunisie. J’ai voulu n’avoir aucun rapport avec les représentants des troupes de l’Axe, j’ai demandé que toutes les communications me soient faites par l’intermédiaire de la résidence, comme le protocole l’exigeait. Le ministre italien a demandé de me voir sans l’intermédiaire de la résidence, l’Amiral m’a dit que je pourrais le voir seul, le ministre italien m’a demandé d’annuler le traité du Bardo avec la France et d’en faire un avec l’Italie, j’ai refusé et, le jour même, j’ai prévenu la résidence de cette demande. L’Axe m’a demandé de parler à la radio, j’ai également refusé et prévenu la Résidence. L’Amiral Esteva m’a demandé de remettre des décorations aux autorités de l’Axe, j’ai refusé, il insista à nouveau et il me dit qu’il me dégageait de toute responsabilité, je lui ai demandé de bien vouloir me l’écrire, ce qu’il a fait immédiatement. L’Axe a voulu m’emmener en Allemagne ou en Italie, j’ai refusé et j’ai prévenu la Résidence. Enfin ce que j’ai fait c’est pour garder ma neutralité et n’avoir à m’entretenir qu’avec la France ».
Le gouvernement français demeure indifférent à la lettre envoyée, et compte tenu des conditions de vie difficiles du Sahara, Moncef Bey est transféré dans la ville de Ténès au nord d’Algérie, avant de rejoindre en octobre 1945 la ville de Pau en France, où il sera placé en résidence surveillée, accompagné de Chedli Caïd Essebsi, son aide de camp et compagnon d’exil de toujours.
Le Moncefisme

Par son patriotisme, son engouement pour son peuple et sa générosité, Moncef Bey avait acquis une popularité énorme, à son départ pour l’exil, le chagrin et la douleur des Tunisiens étaient sans égal.
Une chanson populaire fut même composée par le célèbre poète Arbi El Kabadi, en la mémoire du souverain exilé, chanson émouvante qui témoigne de la fidélité du peuple tunisien au Bey.
Tous les agissements politiques et initiatives nationalistes de Moncef Bey, allaient faire de lui le symbole de l’union nationale, dont le terme consacré est le Moncefisme.
Entre temps, De Gaulle avait nommé un nouveau résident général français à Tunis, le général Mast qui a mené une politique de répression contre le peuple tunisien, pour avoir collaboré et manifesté de la sympathie envers les Allemands durant les sept mois d’occupation allemande.
La vengeance et les représailles françaises étaient d’une extrême violence, plus de 9500 Tunisiens ont été arrêtés en mai 1943, environ 150 condamnés et fusillés et 3000 gardés en prison jusqu’à la fin de l’année.
Par ailleurs, le mouvement Moncefiste se concrétisait, avec l’adhésion de toutes les classes politiques et de la population, et pour revendication fondamentale, le retour sur son trône du souverain légitime Moncef Bey.
Durant les années 1944, 1945 et 1946, plusieurs actions concrètes seront élaborées par les dirigeants du Vieux-Destour qui s’était autoproclamé «le parti de la fidélité», Salah Farhat, Chedli Khaznadar et Ali Kahia seront les ardents revendicateurs du Moncefisme; Moncef Mestiri et Mohieddine Klibi seront les théoriciens qui y consacreront plusieurs articles sur leur journal ‘‘Al Irada’’, opérant ainsi en concordance avec les grands fidèles Moncefistes, ses anciens ministres, Chenik, Djellouli, El Materi, Badra, et le Prince Hassine Bey.
Parmi les partisans du Moncefisme, figuraient aussi les dirigeants du Néo-Destour, Salah Ben Youssef et Mongi Slim. Les Zeitouniens étaient aussi de grands tenants de la fidélité, à leur tête le Cheikh Fadhel Ben Achour, qui avait célébré, à la mosquée Zitouna, l’anniversaire de l’accession au trône de Moncef Bey, le 19 juin 1943, alors que ce dernier était déjà en exil depuis plus d’un mois.
C’est dans ce contexte que, le 20 janvier 1946, émanera l’Union générale tunisienne du Travail (UGTT), présidée par le Cheikh Ben Achour et fondée par le leader syndicaliste Farhat Hached, qui ira à Pau présenter les hommages de la nouvelle organisation au souverain exilé et solliciter sa présidence d’honneur.
Toutes ces honorables personnes citées seront la cheville ouvrière du Moncefisme, leurs visites à Pau se succédaient afin de porter soutien a Moncef Bey exilé, ce dernier recevaient aussi constamment la visite des comités d’étudiants tunisiens en France et en Europe, ainsi que des dizaines de courriers par jour provenant de Tunisie envoyés par la population qui lui exprimait son soutien.
Tous ces efforts seront concrétisés par la constitution du Front national et à la tenue du Congrès de la Nuit du Destin, le 23 août 1946, où l’on verra l’union de tous les courants politiques, Vieux-Destour, Néo-Destour, Zeitouniens et UGTT, sous un seul et principal mot d’ordre, la réhabilitation de Moncef Bey sur le trône Husseinite.
Ce congrès fut une première démonstration de consensus démocratique, dans la mesure où il affirma l’unité nationale autour de deux revendications charnières, le retour du souverain exilé et l’autonomie gouvernementale.
Dès la fin du congrès, le résident Mast organise une rafle monstre et procède à l’arrestation de la plupart des participants. Face à cette tension populaire, la France se trouvera dans l’obligation de rappeler le général Mast et de nommer, le 3 février 1947, un nouveau résident général à Tunis, Jean Mons, qui aura pour mission d’introduire des réformes substantielles afin d’apaiser les tensions des nationalistes.
Le résident Mons proposera à M’hamed Chenik, Aziz Djellouli et Mahmoud El Materi de faire partie de son nouveau gouvernement, proposition déclinée par ces derniers devant le refus de la France d’autoriser le retour de Moncef Bey. Mons se rabattra alors sur Mustapha Kaak qui sera nommé au poste de Grand vizir sous Son Altesse Lamine Bey.
La tentative d’évasion échouée de Moncef Bey de Pau

La volonté et l’obstination des Tunisiens de faire revenir le souverain exilé en Tunisie ira jusqu’à programmer une opération d’évasion de Moncef Bey de Pau. Les instigateurs de ce projet sont quatre jeunes hommes, deux d’entre eux étaient les fils des Moncefistes, Aziz Djellouli, ancien ministre de Moncef Bey, et de Mohamed Salah Ben M’rad, Cheikh El Islam sous Moncef Bey, respectivement Hedi Djellouli et Bechir Ben M’rad, épaulés par leurs amis Lamine Bellagha et Mondher Ben Ammar.
L’opération d’évasion était programmée pour le 14 juillet 1947, jour de fête nationale pour la France, où la police française serait plus préoccupée par l’organisation des festivités que par la surveillance de Moncef Bey. Le cerveau de la bande, Hedi Djellouli avait réussi à obtenir deux faux passeports de la part d’une amie française qui occupait un haut poste au ministère de l’Intérieur à Paris, l’un était destiné à Moncef Bey sous un faux nom et une fausse profession de commerçant, et l’autre a été envoyé à Bourguiba réfugié au Caire, par l’intermédiaire de l’ambassade de Syrie via les Affaires étrangères égyptiennes.
Bourguiba a été sollicité par Lamine Bellagha pour une aide du Néo-Destour afin d’organiser l’évasion de Moncef Bey, la proposition a été rejetée par Bourguiba, ainsi, d’après l’interview datant du 30 août 1986, de Harry Blank, agent de la CIA chargé du dossier tunisien: «Bourguiba n’était pas du tout favorable à la fuite de Moncef Bey de Pau, et il avait aussi envoyé son conseillé libano-anglais Cecil Hourani à Genève rencontrer Lamine Bellagha afin de contrôler les opérations et maîtriser les évènements», voire à faire capoter l’évasion.
D’ailleurs, Bourguiba, bien que titulaire d’un faux passeport depuis 1947, il l’avait mis de côté, et ne s’en est servi que deux années plus tard pour rentrer à Tunis, en septembre 1949, avec l’accord du résident Mons, un an après la mort de Moncef Bey.
Passons et reprenons le fil de l’histoire, les préparatifs de l’évasion commencèrent après avoir obtenu l’accord de Moncef Bey, cette opération avait coûté 1 million de francs, Bechir Ben M’rad allait se charger du déplacement de Moncef Bey de Pau vers Biarritz, où Hedi Djellouli avait affrété un avion qui fera le trajet jusqu’à un aérodrome aux frontières suisses près d’Annecy, où les attendaient Lamine Bellagha et Mondher Ben Ammar à bord d’une voiture Delahaye, achetée pour l’occasion, et qui par la suite effectueraient le chemin jusqu’à Genève, pour prendre la fuite vers l’Egypte, grâce aux billets achetées du vol Genève/Le Caire et au faux passeport délivré à Moncef Bey.
Malheureusement, l’opération n’aura pas lieu, Moncef Bey refusera de partir et s’excusera auprès de Bechir Ben M’rad, en lui rétorquant qu’il n’était pas apte physiquement pour risquer une telle aventure, Hedi Djellouli prendra seul l’avion de Biarritz à Annecy pour expliquer les raisons de l’échec de la tentative à ses camarades.
C’est le Prince Hassine, frère de Moncef Bey, qui par son intervention hâtive avait empêché l’évasion de son frère, en le convainquant de ne pas les suivre, et le mettant en garde contre l’irresponsabilité de ces jeunes stratèges et au risque qu’il courait si jamais il se faisait capturer durant sa fuite par les autorités françaises, qui pourraient être informés par une taupe.
Cet épisode avait pris fin par l’échec de la tentative d’évasion sans que jamais le gouvernement français ni encore moins le peuple tunisien ne doutent de l’existence d’une telle initiative pour faire évader le souverain exilé.
Plaque commémorative apposée par Mr Bayrou, 
sur la maison où le Bey était prisonnier à Pau

Les promesses du Résident Mons sur le retour de Moncef Bey

Avec les événements et heurts qui opposèrent les manifestants tunisiens aux autorités françaises, durant les grèves organisées par l’UGTT à Sfax et Gafsa, faisant 30 morts et plus de 150 blessés du côté des grévistes, la tension s’intensifia dans le pays, et afin de calmer les agitations populaires et d’essayer de trouver un terrain d’entente avec les Tunisiens, le résident général Jean Mons avait compris que l’affaire tunisienne ne pouvait être résolue que par le retour de Moncef Bey sur son trône, information que Mons avait rapportée plus tard dans ses mémoires. Lorsque le Gouvernement français prit connaissance des desseins de Jean Mons et ses intentions de ramener Moncef Bey en Tunisie, le président français Léon Blum par le biais du lobby colonial d’Alger fera pression sur le résident Mons et lui ordonnera de faire avorter le projet de restauration de Moncef Bey au trône.
Par ailleurs, à Pau, l’état de santé du souverain exilé commençait à se détériorer peu à peu, et cela coïncidait en même temps avec la volonté de Jean Mons de faire revenir Moncef Bey à Tunis.
Quelques mois plus tard, cette coïncidence soulèverait des doutes sur les circonstances de la mort prochaine du Bey Moncef, surtout qu’à la veille de sa mort, M’hamed Chenik était parti à Paris afin d’obtenir l’autorisation pour le retour du souverain exilé à Tunis.
La mort de Moncef Bey

Le 1er septembre 1948, Moncef Bey décède à Pau à l’âge de 67 ans, après cinq années d’exil, une mort tragique et énigmatique qui demeure injustifiée jusqu’à nos jours par l’absence d’une autopsie.
Son corps est rapatrié à Tunis pour être enterré au cimetière du Djellaz au milieu de son peuple, comme il l’avait demandé jadis et non pas aux côtés de ses ancêtres inhumés au mausolée de Tourbet El Bey à la Médina.
Son enterrement fut un jour de deuil national, jamais auparavant la Tunisie n’avait connu de pareils rassemblements populaires et d’aussi importantes affluences, même plus tard le retour de Bourguiba du 1er juin 1955 n’était pas de la même envergure ni de la même ferveur populaire.
Dans une profonde émotion, les Tunisiens étaient par dizaines de milliers dans les rues, conduits par Farhat Hached et les ardents Moncefistes, du port de Tunis-Marine à la colline sacrée de Sidi Belahssen Chedli pour suivre le cortège funèbre du Souverain Martyr Moncef Bey.
Révélations sur les raisons de sa destitution et les circonstances de son décès

Des années plus tard, Roger Casemajor, ex-chef des services de renseignements de la police française à Tunis, écrit dans un rapport : « Par cette attitude de bascule entre les diplomates étrangers et les autorités du protectorat, le Bey de Tunis fit preuve d’une grande souplesse politique qui lui permit de servir les intérêts de ses sujets et la cause de son pays. »
En 1959, le général Juin qui avait destitué Moncef Bey en 1943, c’est lui qui rétablira une grande part de la vérité historique dans ses mémoires, en confirmant que les directives qui lui ont été données exigeaient la déposition de Moncef Bey «pour de prétendus faits de collaboration avec les puissances de l’Axe au cours de l’occupation et aussi pour les complaisances un peu trop marquées qu’on lui prêtait envers les agissements du Destour, parti nationaliste militant ouvertement hostile au protectorat». Il ajoute : « Je me livrai donc, à une rapide enquête afin de savoir si le Bey ou d’autres personnages de la Cour beylicale s’étaient vraiment compromis avec les autorités occupantes. Je ne découvris aucun grief sérieux. Le Bey avait vécu replié dans son palais, prenant prétexte de sa situation de souverain protégé pour détourner vers le résident général toutes discussions se rapportant aux affaires de la régence. » Il note :« Pouvait-on reprocher au Bey Moncef d’avoir, sur l’insistance du résident général ou de quelqu’un de son entourage, apposé son sceau sur un firman conférant des distinctions de son ordre, le Nichan Al-Iftikhar, à des personnalités ennemies. Il avait toutefois refusé formellement de les remettre lui-même. (…) Restaient les sympathies pro-destouriennes, invoquées comme griefs, et qui risquaient de faire prendre au procès intenté au Bey un tour tendancieux. Mais les instructions avaient, encore une fois, un caractère impératif et l’on insistait d’Alger pour que l’opération eût lieu à chaud afin de profiter du désarroi des esprits et du choc produit par la défaite des puissances de l’Axe. Je ne pouvais qu’obéir ». Il conclut : « Il m’est souvent arrivé depuis ces événements de regretter, en pensant aux circonstances qui les déterminèrent, que dans sa précipitation, et disons aussi dans son ignorance des données exactes de la situation politique en Tunisie, le pseudo-gouvernement d’Alger m’eût imposé l’exécution d’un acte impolitique, au détriment d’un souverain auquel il n’y avait rien de grave à reprocher. »

Après la fin de la 2e guerre mondiale, des archives du Troisième Reich ont été retrouvées à Berlin sur la question de Moncef Bey : une lettre du ministre plénipotentiaire allemand résidant en Tunisie, Rudolf Rahn, adressée à Adolf Hitler, a révélé l’obstination de Moncef Bey et son refus de collaboration avec les Nazis, soulignant le fait qu’ils avaient eux aussi envisagé de le déposer.
Ces correspondances dévoilées avaient suscité la réaction des journaux français et de l’opinion publique qui ont dénoncé cette dérive et l’injustice à l’encontre du monarque tunisien déchu.
Le témoignage du général Alphonse Juin aurait pu suffire pour réparer l’énorme injustice commise par la république française à l’encontre de Moncef Bey, de son peuple et de la Tunisie.
Certes le règne de onze mois de Moncef Bey fut le plus court en durée mais en revanche le plus riche en événements et en péripéties de toute la Dynastie Husseinite.
L’histoire retiendra que par son dévouement pour son peuple, Moncef Bey a affirmé sa personnalité politique et ses qualités d’homme d’Etat en illustrant la souveraineté et le patriotisme tunisien, ce qui le fera bénéficier de tout le respect, l’affection et la fidélité du peuple tunisien.
L’histoire retiendra aussi, qu’en raison de ses intérêts nationalistes, la France coloniale avait essayé par tous les moyens possibles d’écarter Moncef Bey du trône et de ne plus jamais songer à son retour à sa mère patrie, afin de laisser place éventuellement à un nouveau leader national qui lui serait plus favorable et plus malléable pour la question de la décolonisation à venir.
Bien que les circonstances de la mort du Souverain Martyr demeure une énigme, nombreux sont ceux qui soutiennent la thèse de l’empoisonnement par son médecin franco-algérien.
Cependant, le médecin, professeur et historien Said Mestiri, auteur d’un ouvrage intitulé ‘‘Moncef Bey’’, dans lequel il évoque les antécédents de santé physique du Bey, qui possiblement pourraient avoir causé son décès, mais il n’écarte pas toutefois la thèse de l’implication de la France dans sa mort, surtout après avoir pris connaissance de certains rapports du lobby colonial d’Alger, qui révèlent l’intensité de leurs rancœur envers le Bey Moncef, leurs acharnement à le maltraiter et leurs détermination à le garder en exil et à l’écart du pouvoir, ce qui prouve qu’ils pourraient être capables du pire pour arriver à leurs fins.
Un rapport des médecins traitants de Sidi Moncef Bey, datant du 3 octobre 1947, soit un an avant sa mort, confirme l’indifférence et le désintéressement intentionnel des autorités françaises par rapport à la détérioration de la santé physique du souverain exilé. Conséquences menant à son décès.
Rapport médical : « Les médecins soussignés, Docteur Simian, médecine générale, Le Blay, cardiologie, Tachot, urologie, médecins traitants de son Altesse Moncef Pacha Bey, estiment de leur devoir d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur les faits suivants : son altesse vient de faire au cours d’une crise d’hypertension paroxystique un ictus avec séquelles de parésie de la jambe et de la vessie. Cette crise dont les suites évoluent favorablement s’est développée sur un état permanent grave d’hypertension et d’insuffisance rénale. Le retour des accidents est à craindre dans un délai plus ou moins rapproché. Il est certain qu’ils sont les conséquences du tourment moral et de l’état de réclusion du malade. De plus, le climat européen, l’immobilité, ont aggravé progressivement son état comme nous avons pu le constater au cours des examens cliniques et de laboratoires pratiqués régulièrement depuis deux ans. L’équilibre souhaitable pour la santé du malade pouvant seul conjurer le retour d’accidents qui peuvent être des plus graves et même entraîner une issue fatale serait obtenue, si le malade était placé dans son climat d’origine et son milieu habituel. Quant à nous, médecins traitants, nous dégageons notre responsabilité, si les mesures nécessaires ne sont pas prises dans le sens que nous indiquons. »
Cet avertissement des médecins restera sans réponse et nous connaissons la suite de l’histoire.
Par cette occasion, je tiens à lancer un appel aux autorités concernées et à la société civile tunisienne, afin de dédier un Mémorial en hommage au Souverain Marty Moncef Bey, et qui consisterait à la restauration du Palais beylical d’Hammam-Lif, délabré et abandonné depuis des décennies, et à sa réhabilitation en un Musée national portant le nom de Moncef Bey, qui accueillerait une exposition relatant toute l’histoire et le parcours nationaliste du Bey Moncef et ainsi que les règnes des différents monarques qui ont résidé dans ce palais.
Par cette démarche, nous aurons remédié un tant soit peu à la mémoire oubliée de notre Souverain Martyr, et par la même opportunité, cette initiative participera activement à la création d’une réelle dynamique culturelle et touristique dans la ville d’Hammam-Lif. **
* Etudiant.

**Sources : ‘‘Moncef Bey’’, de Said Mestiri; ‘‘Témoignages et Mémoires des héritiers de Sadok Zmerli, chef du protocole de Moncef Bey’’; ‘‘Mémoires d’Alger, Tunis, Rome, du Général Alphonse Juin’’; ‘‘Évolution politique de l’Afrique du Nord musulmane 1920-1961’’, de Roger Le Tourneau ; ‘‘L’action nationaliste en Tunisie: du pacte fondamental de M’hamed Bey à la mort de Moncef Bey : 1857-1948’’, de Roger Casemajor.